Essais Sciences Humaines

LE DÉSIR OU L’ENFER DE L’IDENTIQUE

 

le-d-sir-ou-l-enfer-de-l-identique_9782746735637 La société de la performance exige que soient franchies les limites du possible, sans que soient interrogées les limites du souhaitable. Dans cette nécessité de performance, c’est le rapport à l’autre qui est interrogé car il n’y a pas de performance possible dans la solitude. Voire même, c’est dans la négation de l’autre que la performance se donne la meilleure perspective. Le sujet performant vise avant toute chose le succès de ses entreprises. Les réussites entraînent la reconnaissance par l’autre, à la fois subjugué et assujetti au rang de faire-valoir. Cet autre, assigné au rang de miroir confirme le sujet performant dans son ego. Le sujet narcissique n’établit plus de distance entre lui et les autres.

Un groupe de psychanalystes a mis à jour et de longue date (dommage que Han Byung-chul n’en fasse pas référence) la formation d’une nouvelle économie psychique (qu’ils ont nommé d’ailleurs « la » nouvelle économie psychique). On lira à ce sujet les travaux de Christopher Lasch, de Melmahn ou de Jean-Pierre Lebrun, par exemple. Cette économie nouvelle fondée sur la modification des instances topiques met en exergue la fonction narcissique devenue dominante selon ce courant de la psychanalyse. L’exercice du Surmoi interdicteur fléchit au profit du désir de repousser toujours plus loin les limites du désir et de sa réalisation. D’une société de l’interdit, nous sommes passés à une société de l’exhibition dans laquelle rien ne doit entraver le désir de jouissance. Les limites peuvent être franchies : limites de la jouissance, de l’horreur, de la barbarie, de l’affaiblissement de l’État, de l’envahissement par l’argent…

La société du pouvoir a succédé à la société du devoir, en plusieurs étapes, dont nous n’en retiendrons que deux dans le cadre de cette chronique : la dépolitisation croissante de la société et la fabrique du semblable. Le terrain de l’organisation sociale abandonné aux seuls hommes politiques devient le spectacle vivant d’une société du vide (Lipovestky) et aucun nouvel espace réflexif ne peut voir le jour, dès qu’il heurte de plein fouet la doxa libérale. Dans cette difficulté à produire du neuf, du nouveau, la fabrique du semblable joue un rôle majeur. Altérité, étrangeté sont mises à mal par la nécessité de vider l’Autre de sa spécificité. Ici, par hypothèse, remarquons combien la nécessité de reproduction quasi industrielle du semblable arrange bien les détenteurs de positions dominantes. Le Sujet performant, dés-érotisé par la pornographie, aliéné à et par sa propre personne ne se reconnaît plus que dans l’amour de l’un pour l’un. On remarquera au passage combien cette nouvelle donne peut alimenter les politiques marketing des grandes firmes, où sous couvert de différenciation d’un Je tout-puissant, il est surtout question de fabriquer du pareil, du manipulable, sur des thèmes nivelés et dont le manque de hauteur fabrique les nouvelles normes de la communauté. Cette possibilité d’exaucer les désirs de la main invisible du marché provoque un excès de positivité supplantant la négativité de la mort, laissant à la  simple « vie nue » le droit d’exercice. Si la négativité est ce qui maintient l’existence, la possibilité de la vie (Hegel), l’excès de vie est-il toujours la vie ? C’est à cet endroit que la dépression fait son lit (La Fatigue de soi, d’Alain Ehrenberg ou dans La Société de la fatigue du même Han Byung-chul).

Dans Le désir ou l’enfer de l’identique, Han Byung-chul poursuit son travail de démantèlement de quelques principes qui concourent à transformer l’autre en semblable et montre bien qui peut tirer profit de la situation.

 


LE DÉSIR OU L’ENFER DE L’IDENTIQUE
DE HAN BYUNG-CHUL
Traduit de l’allemand par Olivier MANNONI, préface d’Alain BADIOU
Éditions Autrement, 125 pages, 14 €.

 

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