Portraits d'Auteurs

Rencontre avec Yi In-seong

yi in seong

Il faut bien partir de quelque part. Le point de départ, habilement tenu en laisse par un désir de réel, offre souvent au lecteur inquiet une bouée salvatrice dans une mer tourmentée. La lecture de Saisons d’exil, le premier livre de Yi In-seong traduit du Coréen par Choe Ae-young et Jean Bellemin-Noël est de celle qui remet en question le point de départ à partir duquel on se représente possiblement l’œuvre littéraire. Bousculées, tourneboulées, les milliers de pages lues sont impuissantes à ériger la certitude, le sésame qui nous autorise à ranger l’œuvre sous un vocable, dans une bibliothèque à l’étiquette racornie. Il faut alors se laisser arraisonner par le texte, pacifiquement, renoncer à maîtriser la situation, se laisser porter, par désir d’errance. Dans le panorama coréen, l’œuvre de Yi In-seong est inclassable. Etait inclassable. Longtemps considéré comme un auteur aux marges de la littérature de son époque (le livre a été écrit il y a presque 30 ans), il est aujourd’hui une source d‘influence pour de jeunes auteurs.

 

Interview Yi In-seong

Vous occupez une place singulière dans  la littérature coréenne contemporaine. Cette place est-elle seulement déterminée par une volonté esthétique ou bien s’est-elle imposée naturellement ?

Jusqu’aux années 80, la littérature coréenne était approximativement divisée en deux grandes tendances : d’un côté, le réalisme qui pose la question de la réforme d’une société dans un régime dictatorial, et de l’autre une littérature plutôt à vocation humaniste. Je me suis interrogé au début pour savoir si la littérature qui voulait réformer la société pouvait réellement et fondamentalement le faire. J’avais des doutes sur cette possibilité. Je voulais écrire des romans qui posent des questions sur les problèmes fondamentaux de l’existence ou des romans qui seraient aussi des objets de recherche. J’ai donc pensé que pour écrire des romans tels que je les voulais, il me fallait modifier l’écriture romanesque même. C’est ainsi que j’ai commencé à écrire des romans qui tâtonnaient dans un monde inconnu. Mais Saisons d’exil est un roman de son époque, on ne peut donc pas dire qu’il n’a aucun rapport avec la période qui l’a vu naître. le personnage souffre donc de cette dualité, entre dictature et modernisation d’un côté et conscience existentielle de l’autre. Dans les années 30-60, le réalisme avait aussi des romanciers à l’écriture expérimentale, comme Yi Sang, Choe In-hun ou Seo Jong-in. Il semblerait que je fasse partie de cette filiation. Vous devez savoir que sortira au printemps prochain, un numéro de la revue Europe qui sera une occasion de présenter au public français des auteurs coréens de la nouvelle tendance. Et puis nous allons avoir la visite du magazine Poésie pour la parution d’un numéro spécial consacré à la poésie coréenne.

Cette littérature des années 80 était une probable tentative d’exorciser la figure de l’ennemi, qu’il soit japonais, nord-coréen ou dictateur… votre projet était-il une réponse à cet envahissement thématique ?

Cette façon de penser, qui transforme l’Autre en ennemi est dichotomique. Est-elle bien raisonnable ? Je ne sais pas si l’ennemi existe réellement en face de nous ? S’il existe, cela pourrait bien être moi. Il n’y a presque pas d’ennemis dans mes livres car cette interrogation est, en général, une attitude littéraire.

 

Votre écriture avance au milieu de contraintes que vous semblez vouloir fixer et contourner, dans un presque même-mouvement. Ecrivez-vous lentement ?

J’écris en un mois et corrige en cinq ans ! Je prends beaucoup de temps pour corriger car la langue ou le mot même sont tellement opaques ou incertains, que je manque de confiance dans ce que j’écris. Il me faut alors essayer plusieurs possibilités et cela demande beaucoup de temps.

 

Vos personnages donnent le sentiment d’être totalement mis à nu et en même temps enveloppés d’un voile opaque…

Beaucoup de lecteurs rangent mes livres sous l’étiquette Nouveau Roman. Peut-être parce qu’ils savent que j’ai étudié la littérature française. Cette tendance était forte et sans doute que le partage de cette conception de la littérature, bien que je m’en défende, s’est ressenti dans mes livres. Je m’intéresse à une littérature qui permette de renverser la perspective du roman classique, qu’il soit réaliste ou Nouveau, je m’en fous, pourvu qu’elle permette de renverser la littérature académique. le personnage de ce livre erre comme dans un labyrinthe, labyrinthe de l’existence et de l’identité. cela ne signifie pas que l’identité est impossible. Je laisse entière la perspective que l’identité et a réalité se croisent et se recroisent.

 

C’est votre façon de croire à un possible basculement du monde ?

Lorsque j’étais jeune, je pensais que la littérature était faite pour sauver le monde. Aujourd’hui, je crois que ça va prendre un peu plus de temps. J’espère que d’ici 50 ans, mes romans seront sortis de la confidence, et s’ils peuvent contribuer à sauver le monde, j’en serais content.

 

La littérature française a beaucoup compté dans vos sources d’influence ?

Parmi les auteurs français, le premier auteur que je me suis mis à lire était Albert Camus. J’ai lu Sartre aussi. Et puis, comme j’étais très passionné par le théâtre, j’ai étudié le théâtre français. J’ai lu Samuel Beckett et Jean Genet, que j’appréciais beaucoup.

 

Vous êtes un auteur considéré comme d’accès difficile. Cette écriture sans concession est-elle une façon de préserver un statut noble à la littérature ?

Je crois que c’est par nature. Et c’est aussi mon but. De toute façon, j’exige que la littérature ne soit pas une distraction. Comme pour tous les arts, je l’exige ainsi. La littérature doit donner un retentissement lourd de sens et construire un monde profondément significatif, en dépassant le mode de consommation de la culture populaire. Peut-être que cela est lié à l’ambiance de mon enfance et à mon éducation, parce qu’il y avait plusieurs savants dans ma famille.

 

Un seonbi* ?

Je ne peux pas le nier, mais ce n’est pas mon but. Il est vrai que j’ai cette tendance, avec mon enfance et ma jeunesse passées dans cette famille de lettrés, particulièrement mon père qui lui était un seonbi. J’ai grandi et j’ai été éduqué dans une famille dans laquelle on devait être un esprit pur, apprendre et s’éveiller par la lecture.

 

Au prix d’une certaine solitude ?

Je ne sais pas. On écrit seul. Le plus difficile a été de faire le choix entre le théâtre et le roman. Le roman s’écrit seul tandis qu’une pièce de théâtre se corrige continuellement, même pendant les représentations. On n’est jamais seul. Je me sentais plus à l’aise et plus naturel avant que je ne m’emmure pour écrire des romans. Lorsque j’étais jeune, je partais seul, durant des mois pour écrire. Mais avec le théâtre, je ne pouvais jamais aller jusqu’où je voulais aller. Il faut monter la pièce et là, les autres interviennent. Le roman me laisse plus de liberté. Je peux aller tout seul…

Mais, j’adore rencontrer des gens et boire avec eux. Je suis très coréen, vous savez…

 

Vous êtes une source d’influence pour les jeunes auteurs ?

Comment vais-je oser le dire… Kim Tae-yong et Han Yu-ju ont déjà publié 2 ou 3 livres et dans une interview ont dit avoir été influencés par moi… Définir ma place dans la littérature contemporaine coréenne est une question difficile. Je ne le sais pas moi-même. J’attends que les critiques littéraires coréens me relient à l’histoire de la littérature coréenne. Le jour où l’histoire de la littérature coréenne aura pris du recul, nous aurons à ce moment là une idée plus précise de la place que j’occupe. Depuis les années 90, il y a des jeunes auteurs qui apprécient mon monde littéraire, qui me citent régulièrement, et puis les lecteurs aussi.

 

Avez-vous le sentiment de représenter une rupture dans le continuum littéraire des années 80-90 ?

Jusqu’au milieu des années 80, nous avions beaucoup d’œuvres engagées qui s’opposaient à la réalité, dans la littérature coréenne. La littérature est obligée de s’engager dans la société et dans l’histoire, d’une manière ou d’une autre. Pourtant, je n’aspirais pas à être parmi les  auteurs engagés. Je partageais avec eux l’idée que la réalité devait être changée. Mais je voulais trouver une voie distincte des auteurs traditionnels. Mes idées, elles-mêmes, ne sont pas bien acceptées et mes livres sont qualifiés par d’étranges adjectifs : « expérimental » ou encore « avant-gardiste ». J’écris ainsi pour inviter les lecteurs à jouer de leur imaginaire, je veux les inviter à regarder de plus près les formes littéraires minoritaires. On s’intéresse moins à ma réflexion, à mes idées, qu’à ma technique d’écriture. Je pense que ça change petit à petit depuis les années 90. Comme dans tous les autres pays, l’avenir de la littérature est en débat en Corée. La polémique est présente, bien entendu. On parle de mort de la littérature, mais j’affirme dans tous les débats que c’est faux. Grâce aux caractéristiques spécifiques de la langue, j’affirme que la littérature doit renoncer à être au centre de la culture. Elle doit suivre son propre chemin, et alors elle assumera correctement son rôle.

 

Toujours la solitude ?

Pour moi, maintenant écrire est devenu comme un combat contre la vie, en quelque sorte. Lorsque j’ai écris mon premier roman, je croyais que les moments de vie s’accumuleraient simplement au fur et à mesure que j’écrirais. Lorsque j’avais 2Oans, écrire était un bonheur. Maintenant c’est un malheur.

Le langage survivra, mais la littérature, du moins une certaine conception de la littérature?

Personnellement, je le crois. Même si on continue de beaucoup consommer, il est certain que l’on a envie de méditer tout seul à un moment donné. Comme si nous faisons un rêve la nuit à l’opposé de la réalité, avec un peu de disponibilité d’esprit, il y aura, sans doute, des gens pour aller chercher les espaces vides de la société. Et bien, c’est là que la littérature peut fonctionner.

Cela suppose un renouvèlement des sources d’inspiration, notamment chez les jeunes auteurs. Or, il me semble que ces sources sont en train de se mondialiser, elles aussi, produisant une certaine disparition des particularismes littéraires.

Les jeunes auteurs n’ont pas de choix. C’est normal, en quelque sorte. L’important, c’est ce qui va être présenté après les cinq premières années d’activité littéraire. Je m’intéresse à ça ! Kim Tae-yong, Han Yoo-joo, ceux que j’ai mentionné précédemment ont la même tendance littéraire que moi. Quant à Kim Ae-ran, il faudra attendre un peu et on verra.

* Seonbi : lettré d’autrefois, vivant souvent à l’écart des affaires publiques.


Yi In-seong fait partie de la sélection des auteurs coréens invités au salon du livre de Paris.

 

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