Une société en métamorphose

Le marché de Gwangjang, une bouffée d’histoire.

En Corée du Sud, il y a trois places (gwangjang) célèbres : le roman phénoménal de Choi In-hun, La Place ; Seoul Gwangjang, qui fait face à l’hôtel de ville ; et le Marché Traditionnel Gwangjang, qui compte déjà une centaine d’années d’existence. À l’origine, le Marché de Gwangjang était le nom d’un établissement commercial de 3000 pyeong (environ 10 000 m²), propriété de la Gwangjang Corporation, situé dans le centre du marché. Maintenant, ce nom fait référence à une soixantaine de bâtiments commerciaux regroupés autour du Centre Commercial Gwangjang. D’un point de vue historique, il a bien 300 ans et cela fait plus de 100 ans que la Gwangjang Corporation a été fondée, en 1905.

À la fin de l’époque de Joseon, on trouvait trois grands marchés ouverts à Séoul : le marché I-hyeon, ouvert le matin à proximité de Dongdaemun ; le marché Chil-pae, aux alentours du Namdaemun d’aujourd’hui ; et le marché de Jongno, qui ouvrait le soir. Parmi ces trois marchés, celui d’I-hyeon était le plus réputé pour son marché matinal appelé « le Marché de Baeogae ». Baeogae était une colline qui connectait les quartiers Jongmyo, Dongdaemun et Cheonggyecheon. On raconte plusieurs histoires à propos du nom de cette colline : certains disent qu’on y trouvait beaucoup de poires (en coréen, bae), d’autres affirment que c’était le dernier endroit que l’on pouvait atteindre par la rivière Cheonggye lors de la traversée du fleuve Han en bateau (même mot coréen que pour « poire »), et encore d’autres racontent qu’une centaine d’habitants s’étaient rassemblés pour monter sur la colline ensemble pour fuir les tigres qui venaient fréquemment dans la région. Le marché Baeogae qui s’est développé dans cette région était ouvert le matin.

En 1910, l’Empire de Joseon est annexé par le Japon. Mais cela fait déjà longtemps que la Corée est sujette aux invasions de toutes sortes. La situation des marchés de l’époque n’est pas très nette. Les marchands, qui possédaient un fort patriotisme, s’unissent pour créer la Gwangjang Corporation le 5 juillet 1905. Malgré tous les obstacles, le premier marché privé de Corée, celui de Dongdaemun, fait son apparition. Avant l’annexion, les marchands japonais, qui ont déjà changé le quartier de Myeongdong en place commerciale, ouvrent cinq centres commerciaux après les années 1920. On construit le Centre Commercial Hwashin à Jongno. Pour la majorité du peuple de Joseon, Dongdaemun était le marché attitré. La vie leur aurait été impossible sans un marché ouvert cinq jours par semaine, tout comme il aurait été impossible de survivre à la colonisation japonaise sans les marchés traditionnels ouverts. C’est pourquoi le Marché de Dongdaemun ne peut ni être agrandi ni être démoli.

Dongdaemun était une forteresse. Au lever du soleil, les quatre portes de la capitale s’ouvraient pour laisser entrer toutes sortes d’objets issus des quatre coins du pays : des poissons séchés de la côte Est, du charbon en provenance des mines de la péninsule, toutes sortes d’équipements venus du Japon et de l’Occident. Mais c’étaient les produits alimentaires qui étaient les plus vendus. Légumes frais, fruits de sais, céréales étaient transportés par des chevaux et des bœufs. Le marché de Dongdaemun était connu pour ses produits à base de poisson dans toute la Corée. Les étalages étaient divisés en trois secteurs : les maisons aux toits de tuiles qui servaient de commerce et qui avaient de quoi se payer des publicités dans les journaux ; les toits de tôle qui proposaient surtout du poisson ; les toits de planches où les vendeurs proposaient leurs objets du quotidien sur un simple tapis. Les deux premières catégories comptaient environ 200 marchands fixes, alors que la troisième regroupait des vendeurs temporaires. Le marché recevait quelque 2 000 clients par jour.

Le Marché de Dongdaemun est complètement détruit pendant la guerre de Corée. Mais après le conflit, le marché se fait de plus en plus vivant. Les survivants continuent à vivre et le marché est une nécessité. Les migrants arrivés à Séoul depuis la province en grand nombre s’installent dans la région de Cheonggyecheon, ce qui repeuple les environs du marché.

Après la reconstruction de Séoul, le président Syngman Rhee ordonne la reconstruction du Marché de Dongdaemun, ainsi que la création de six marchés de grande taille dans la capitale. Le Centre Commercial Gwangjang pousse rapidement. La construction dure de 1957 à 1959, pour donner le bâtiment que nous connaissons encore aujourd’hui. Le Centre Commercial Gwangjang, ses trois étages de béton, ont ainsi plus de cinquante ans. À l’époque de la construction, la majorité des bâtiments autour de Cheonggyecheon étaient des maisons coréennes traditionnelles, détruites pendant la guerre. Le tout nouveau Centre Commercial Gwangjang était donc la plus moderne des constructions entre Jongno et Dongdaemun. C’était le bâtiment le plus haut de l’époque, et lorsque les passants regardaient depuis la tour d’observation installée sur le toit, ils devaient avoir l’impression de se trouver au sommet d’une montagne. Séoul était la destination favorite des voyages scolaires à la journée pour les étudiants de province. Le Marché de Gwangjang faisait partie des itinéraires. Les étudiants montaient au sommet du Centre Commercial Gwangjang pour admirer la région de Dongdaemun. Ils étaient fiers d’avoir un tel marché dans leur pays et achetaient des souvenirs pour leurs parents au Centre Commercial Gwangjang.

En janvier 2011, la romancière Park Wan-seo décède, elle qui était partie intégrante de l’histoire du Marché de Gwangjang. L’un de ses romans, publié en 2004, reprend en détail les différentes vues du marché des années 1950. Il raconte la période suivant la guerre de Corée, où il ne reste presque aucun bâtiment sur pied autour du marché, et la construction du centre commercial. Il est impossible de trouver meilleure description du Marché de Dongdaemun que dans ce roman. La lecture permet de se représenter le marché d’avant, et tout le commerce qu’il incluait. Il est amusant de remarquer que les choses n’ont pas tellement changé aujourd’hui.

« On l’appelait centre commercial ou magasin de nouveautés, mais en réalité, c’était juste une longue voie comme une allée ; et de chaque côté les marchands recevaient un petit espace où ils plaçaient un étal sans aucune division. Dans le fond, ils accrochaient tant bien que mal des tissus, ils les empilaient ou les roulaient dans l’allée, et le propriétaire faisait ses affaires, debout devant son étal. Quand on y entrait, on pensait à un immense magasin, mais c’était en fait une arène où les propriétaires menaient une compétition féroce. »

Bien sûr, le Centre Commercial Gwangjang n’a plus rien d’une arène à la compétition féroce. Les commerces se sont agrandis mais on ne trouve toujours pas de division entre les différents étals. Et on trouve toujours des rouleaux de tissu en travers du chemin.

Le Marché de Gwangjang a changé au fil des époques. Pendant la colonisation japonaise, il était surnommé « le meilleur marché alimentaire de Joseon », principalement réputé pour son poisson. Entre les années 1960 et 1980, il devient le plus grand marché aux tissus du pays, et pendant les années 1990, on s’y dispute soie, satin, lin et coton. Depuis la crise financière asiatique de 1998 et jusqu’au début des années 2000, on trouve de plus en plus de magasins d’occasion et de boutiques de vêtements sur mesure. Récemment, on s’y promène en revenant de la promenade sur les bords de la rivière Cheonggye pour y grignoter pour pas cher. La majorité des magasins du Marché de Gwangjang font encore dans le tissu et les aliments séchés. Néanmoins, les ventes de tissu chutent avec la crise économique et les boutiques de soie et de satin spécialisées dans la confection de hanbok[1] font grise mine. Mais si les boutiques de costumes traditionnels sont désertes, ce n’est pas le cas des boutiques d’occasion qui croulent sous la clientèle. Les ruelles des alentours du marché ont toujours proposé un grand nombre de snacks et de restaurants, mais depuis la restauration des berges du Cheonggye, les affaires reprennent pour les restaurateurs, ce qui n’est pas nécessairement une bonne chose pour le Marché Gwangjang.

S’il était le plus moderne du pays lors de sa construction dans les années 1960, le Marché de Gwangjang est maintenant un marché traditionnel réputé. L’endroit a pris de l’âge avec le peuple, et a vécu avec lui des années passionnantes et pleines d’énergie. Alors que tout le monde cherche à être à la pointe de la mode, à vendre à grande échelle, avec plus de luxe, en rendant sa boutique plus grande, plus in, plus unique, le Marché de Gwangjang ne change qu’avec les époques, tout en étant connu comme la représentation du passé.

Par Kim Chong-khwang Traduit de l’anglais par Lucie Angheben

Source koreanliteraturenow.com/LIT Korea


[1] Costume traditionnel coréen.

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