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Le voyage de Phoenix

Ce dernier opus écrit et dessiné par Jung aborde en effet les mêmes thèmes que son récit autobiographique Couleur de peau : miel. Quelle fut la situation de la Corée au sortir de la guerre fratricide qui engendra la division du pays et du peuple, ce qu’il advint des protagonistes, en particulier des militaires américains basés sur la DMZ, ainsi que le sort de ces milliers d’enfants abandonnés ou orphelins pendant les années difficiles de l’après-guerre. Il en ressort un récit intensément dramatique, où chaque destin est marqué par la tragédie. L’auteur choisit trois personnages, trois situations emblématiques, une jeune Américaine qui part en Corée sur les traces de son père, ce militaire qui a franchi la ligne de démarcation entre Corée du sud et Corée du nord, pour expier une faute impardonnable, et un couple d’Américains adoptant un orphelin coréen au début des années 80.  Entrelacés, ces récits personnels se mêlent encore à d’autres, l’extraordinaire évasion d’un jeune Coréen du nord, qui épouse Jennifer, avant d’émigrer aux Etats-Unis pour une nouvelle vie, la mort dramatique du petit Kim dans un accident de voiture qui entraîne la destruction de sa famille adoptive, en particulier de son père, écrivain, qui sombre dans l’alcoolisme. Jung n’en finit pas d’exsuder l’histoire d’une époque dont les blessures ne cicatrisent toujours pas, comme il n’en a probablement pas fini avec sa propre histoire. Mais qui peut s’affranchir d’un tel passé ? Qui peut oublier que ce qui le façonne s’origine dans la tragédie ?

Jung écrit donc un récit complexe, à la fois riche en émotions et en vérités historiques, où chaque identité est le produit du drame, et parfois, d’une résilience partielle. Comment se défaire d’une enfance meurtrie, d’un amour trahi, de la perte d’un enfant, il évoque ces dérives qui jamais ne s’échouent sur aucune plage vierge promesse de bonheur, comme Lee Chang-rae dans Les sombres feux du passé, ou Kim Yeon-su dans Si le rôle de la mer est de faire des vagues. Les relations sont difficiles, les histoires tragiques, comme l’est la réalité de ces existences fracassées et désespérées, certes, mais le dessin de Jung quant à lui, magnifie la vie, la vitalité des relations entre les êtres, leur amour, l’affection qui les lie et ce lien salvateur, cette ultime planche de salut, s’exprime dans ce trait tonique, vigoureux, où l’arrondi des figures renforce plutôt qu’il affadit les émotions des expressions et des attitudes. Un découpage assez serré avec des gros plans, une distorsion des visages pour des évocations cauchemardesques et violentes, ou au contraire un focus sur un sourire, un regard malicieux ; de grandes plages pour mettre en scène  le rêve de l’amour, ou la solitude absolue dans un univers hostile, la variété de l’expression graphique de Jung accentue l’intensité dramatique de son récit, comme l’utilisation du noir et blanc sert son caractère mémoriel. L’image du phoenix, l’oiseau qui renaît de ses cendres, plane sur chaque épisode, puisque là réside l’essentiel : la vie ne s’arrête jamais, chaque histoire n’est qu’une vague, qu’un battement d’aile du phoenix prolonge d’une nouvelle page. Le récit de Jung est désespéré, son dessin, une ode à la vie.

Et ce dessin n’est-il pas chez Jung, la vraie trace de son énergie créatrice, et sa force vitale ?


LE VOYAGE DE PHOENIX
DE JUN JUNG-SIK
Éditions Soleil, 320 pages, 19.99 €.

 

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