Pensée & Religion

Promenades en dissimulation

C’est par effraction que Lee Seung-u entre en littérature

« Il y a dans la dissimulation et dans l’absence une force étrange qui contraint l’esprit à se tourner vers l’inaccessible et à sacrifier pour sa conquête tout ce qu’il possède. »

« Oui, l’ombre a le pouvoir de nous faire lâcher toutes les proies, du seul fait qu’elle est ombre et qu’elle irrite en nous une attente sans nom. »

Jean Starobinski, L’œil vivant.

C’est par effraction que Lee Seung-u entre en littérature, ne cachant pas dans ses interviewes qu’il a commencé à écrire pour imiter son frère jumeau, rédigeant d’abord un journal, avant de passer aux textes de fiction. Son frère cessa d’écrire lorsqu’il découvrit que Lee Seung-u écrivait « mieux que lui ». On retrouve cet épisode dans la nouvelle Le Vieux Journal, ou encore sous une autre forme, dans la préface de L’Envers de la vie  avec cette question lancinante : Était-ce à moi d’écrire ?  La mise en doute du statut de l’écrivain, et par là-même de sa propre place, conditionne son écriture mais aussi sa discrète place dans le monde littéraire coréen. Mais, douter n’est pas freiner. Quand la confirmation de sa vocation interviendra, le doute persistera, sans jamais nuire à son œuvre. Lee Seung-u affirme régulièrement qu’il n’a aucune peine à écrire. Et tout porte à le croire quand la symbolique du texte est portée à cette intensité. On ne se lassera jamais d’étudier les symboles, d’inventorier les significations et de jouer avec le feu de l’interprétation. Par leur profondeur allégorique, les déplacements charpentent la narration et contraignent souvent à la relecture. Qu’importe. Nous nous avançons dans une œuvre, profonde, riche, instable, un édifice qui se construit avec les larmes de son temps.

Dans cet article, tiré de l’introduction d’un livre à paraître prochainement, nous avons glissé quelques sous-titres sur des points récurrents de l’oeuvre. Ils ne représentent pas la totalité de l’œuvre mais quelques points-clés pour en comprendre le sens. Par la suite, c’est chacune des œuvres qui a conduit notre travail.

L’ombre et la solitude

La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres. 1

L’ombre, Lee Seung-u l’a choisie, au motif que cette singulière place protège, dissimule mieux que jamais celui qui s’expose. Dès son premier roman traduit en français, il avoue qu’un auteur ne se dissimule jamais autant que lorsqu’il s’expose, préemptant de la sorte, la réponse qu’il aurait à nous fournir, si jamais nous nous avisions de vouloir percer à jour tant l’œuvre que l’auteur, discret, secret, n’aimant rien moins qu’être placé sous le feu des projecteurs, considérant la littérature, quand bien même elle se parerait des vertus de la vérité, comme un affreux mensonge. Mais tout auteur n’en est pas quitte pour autant. Le dévoilement ne s’annule pas par l’aveu, il persiste même, insinué dans la constance des thèmes creusés avec opiniâtreté dans l’unique sillon qui nourrit son oeuvre. Le reproche souvent fait à un écrivain d’écrire toujours le même livre (pourrait-il en être autrement ? car nous parlons ici d’un écrivain, et non d’un romancier) est, dans le cas de Lee Seung-u, justifié ; le lecteur ne peut s’en étonner ; il est face à une œuvre, c’est-à-dire face à la manifestation d’une pensée cohérente, récursive, qui explore au travers de doutes et d’interrogations, le destin de ce monde tel qu’il ne va pas.

Les personnages de Lee Seung-u dessinent un périmètre social fermé, père (ou oncle), frère (ou cousin), mère dans tous les cas, amante (ou pas encore). La famille, naturelle ou recomposée, sans jamais constituer le thème central, vit toujours à la périphérie de l’oeuvre, les personnages se répandent et se répondent d’un roman à l’autre. Périmètre social d’autant mieux circonscrit qu’il agit souvent dans un espace confiné. Amoindris, ils portent souvent des maladies graves ou mortelles, à commencer par le narrateur ; ils souffrent régulièrement de suffocation, de tuberculose ou d’asthme, toutes maladies où les poumons, — médiateurs sociaux dans la symbolique des maladies, sont sollicités, éprouvés, au point qu’ils tourmentent une œuvre dans laquelle le narrateur, enclin à l’exil, ou plus exactement au départ répété, ne « change d’air » que pour mieux retrouver un autre confinement, espace étroit, chambre humide, coin sombre d’une église. La chambre joue en réalité un double rôle : si elle semble toujours choisie par défaut (sombre, humide, sans fenêtre), elle constitue le repaire dans lequel le narrateur s’isole du monde (Lee Seung-u parle d’une chambre autistique) et devient le lieu d’une profonde intériorité, nécessaire pour se remettre des affres du dehors, ou bien pour les recomposer.

Les personnages recherche la solitude dans des lieux le plus souvent clos. Désir qui relève moins d’un retrait des affaires du monde que de la nécessité de recomposer sans cesse l’espace social, y trouver une attitude qui ne soit point trop coûteuse, et découvrir des réponses que le bruit du monde camoufle.

O solitude ! Toi ma patrie solitude ! Comme ta voix me parle, bienheureuse et tendre !2

La solitude, condition du silence. Nulle parole n’efface la douleur. La fuite, l’exil ne sont jamais que des voyages de courte portée. Les personnages n’iront jamais bien loin, l’horizon se dépasse en silence.

(…) tout discours est vain ! La meilleure sagesse, c’est d’oublier et de passer : — c’est ce que j’ai appris.3

Mutiques, presque aphasiques, les personnages conscients des enjeux de la parole, dépassés par le flot des pensées qui se bousculent, tentent de les ordonner, de se prémunir de l’éternel retour de l’inquiétude, en accordant aux symboles une place centrale dan la narration. Les dialogues, peu abondants, n’expriment jamais qu’une vérité partielle, les symboles, eux, prenant toute leur place.

L’errance

« Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre. Je vous le dis, en vérité, vous n’aurez pas achevé de parcourir les villes d’Israël, que le Fils de l’homme sera venu.4 »

Caïn et Abel se partagent les moyens de production de l’époque. Caïn cultivera la terre et Abel élèvera le bétail. Un jour, lors d’une oblation, Iahvé marque sa préférence pour l’offrande d’Abel et dédaigne celle de Caïn. De jalousie, Caïn tue son frère Abel. Lorsque Iahvé demande : « Où est ton frère ? », Caïn répond : « Je ne sais ! Suis-je le gardien de mon frère ? ». Iahvé dit alors : « Quand tu cultiveras le sol, celui-ci ne continuera plus de te donner sa force. Tu seras fugitif et fuyard sur la terre. » Ainsi, l’histoire humaine débute par un meurtre à la suite de la blessure narcissique que reçoit Caïn, dont l’oblat n’a pas été remarquée. Iahvé le condamne à l’errance mais l’assure de sa protection. Caïn a brisé la parenté du monde des hommes. Il est condamné à errer, il n’aura ni amitié ni lieu où vivre, parce que le meurtre détruit tout. Dieu inflige à Caïn la condition d’Abel. Il portera dans son cœur une terrible blessure : la perte de Dieu Le meurtre est sans réparation possible. Mais l’errance qui le condamnerait certainement à la mort est atténuée par la protection de Dieu. Caïn vagabonde pour trouver le repos. S’il s’arrête, il n’est plus Caïn. Insatisfait de la protection de Dieu, il s’établira sur la terre de Nod (littéralement, le pays de l’errance), à l’Orient d’Éden. Mais comment s’établir à demeure sur une terre vouée à l’errance ? Toutes les quêtes de l’humanité sont en germe dans cette errance. Jacques Ellul y voit dans cette parabole la fondation des villes5.

Sur un thème harmonique dont il modifie à l’infini les variations possibles, Beethoven a écrit une œuvre à la recherche d’une eurythmie sans cesse renouvelée, jamais perdue, toujours autre, jamais semblable, nous transportant dans un univers familier à chaque recherche nouvelle. Les variations nous donnent à entrer dans un lieu connu que nous visitons pourtant pour la première fois. Nous parcourons les méandres de l’œuvre en aimant retrouver nos lieux préférés, en attente de l’événement autour duquel s’ordonne l’histoire, non encore lue mais déjà familière. Il faudra peu de temps pour parcourir le chemin. Il ne peut conduire qu’à l’exil. L’homme chassé de chez lui, de son territoire, de sa conscience, est condamné à errer, en quête de rédemption. Il faut effacer les traces du passé, tenter de maintenir un vague état virginal parce que l’affreuse réalité est impossible à accepter :

« On écrit pour altérer la réalité » « Celui qui est satisfait du monde tel qu’il est n’a nul besoin d’écrire ». « Lire, c’est avoir besoin d’un anesthésique ». L’Envers de la vie (p. 19)

La légitimité de l’auteur

En traquant les « figures obsédantes » qui parcourent les textes d’un auteur, on observe tout à la fois l’unité de chacun d’eux et la constance thématique qui lie un roman à un autre. Cette unité que l’on tente de dévoiler, marquée par la quête mystique de questions que l’enfance a soulevées sans pouvoir y apporter de réponses, est en réalité aussi soucieuse que l’auteur à se dissimuler. Lovée dans des plaies impossibles à refermer, l’écriture peine à s’acquitter de son rôle cathartique ; ce trouble, valant pour tout un chacun, est chez l’écrivain un puissant stimulant pour une écriture qui n’évite pas la question de la légitimité : fallait-il écrire ? Était-ce à moi de le faire ?6 L’ambivalence, — les deux questions posées dans l’après-coup de l’œuvre, portant sur le bien-fondé du passage à l’acte, loge au cœur du processus narratif. L’écriture interroge ce que l’enfance a mis à jour mais, sans pouvoir répondre à cette exhumation, court à son propre échec. Jamais aveu n’aura eu autant de poids, de promesse de fidélité à un cheminement d’auteur, à une œuvre construite autour de tourments sans cesse renouvelés, allant et venant régulièrement sur les sentiers cent fois empruntés d’une quête éperdue. Rédigée il y a plus de vingt ans, la préface de L’Envers de la vie, le premier roman publié en France, support des deux questions précédentes, représente le défi d’un auteur au seuil de sa carrière, face à ce qu’il sait déjà de son insatisfaction à venir, et le patient lecteur, encore suspendu au livre rêvé, apprend aussi qu’il n’a rien à attendre de ce procédé de dérobement appelé écriture. Mais lire, c’est trahir. C’est avec cet aveu d’un impossible respect du texte écrit que nous nous sommes avancés dans l’œuvre de Lee Seung-u, certain que tout lecteur est pardonné d’avance de la somme des crimes qu’il n’a pas commis. Sans trahison, il n’y a pas de littérature possible.

L’œuvre est mystique, inspirée de la Genèse, mais nul prosélytisme chez Lee Seung-u, la quête qui est la sienne n’est aucunement support à une évangélisation déguisée, et nulle vérité divine n’est au centre de cette recherche, pas plus que la volonté de changer le monde ni d’appliquer une vérité universelle. La quête de Lee Seung-u, fruit de son errance, est une quête pour soi, en soi, sans autre objet que celui de consacrer la parole divine comme point nodal, sans récuser un monde injuste. Nul paradoxe là. Aucune religion au monde n’a voulu changer une société injuste. C’est probablement la difficulté à circuler entre ces deux termes, —insatisfaction et conservation, qui rend la littérature de Lee Seung-u aussi captivante.

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