Je voudrais juste ici adresser une petite carte postale de Séoul à tous les amis de Keul Madang, et même si le sujet et son traitement pourront vous en paraître un peu léger, (et je m'en excuse d'emblée auprès des spécialistes du cinéma coréen présents sur ce site), il me semble qu'il concerne assez bien la notion de madang.
Fin août a eu lieu le 3° Chungmuro International Film Festival in Séoul, chifs.kr pour les intimes, qui présentait un programme fleuve couvrant à peu près tous les genres et tous les continents. Pour notre part, en nostalgiques impénitents, nous avions ciblé les deux sections Ciné Retro, produites avec la Korean Film Archive, consacrées à un certain cinéma coréen des années fin 60 début 70, avec un hommage au comédien Shin Seong-il (« le Delon coréen »), et une série d'urban action films. Nous étions curieux de voir ce qu'était aujourd'hui à Séoul un public de ciné-club. Nous pensions croiser là la fine fleur de la cinéphilie version Chaillot, teint pâle au premier rang et paperasses dépassant des poches d'une pelisse toutes saisons... En fait, nous n'avons croisé qu'une petite poignée d'étudiants, ou même de jeunes gens. Certes, le ciné-club, nous l'avions sur l'écran, copies abimées, synchronisation variable, et même l'inévitable inversion de bobines (pour un film policier !). Mais pour le coup, le spectacle était dans la salle, spectacle dans le spectacle, des grappes d'ajumma et d'ajeossi, parfois en couple, la plupart du temps en groupes non mixtes, des fans de la première heure, des petits costauds bagarreurs devenus grands pères, des amoureuses transies devenues grand-mères, parfois emmenées par leur fille. La nostalgie induite par ces films d'amour et d'aventure, que nous dirions de série B, avec toute la modernité propre à un cinéma assez fauché, s'en trouvait redoublée, comme d'avoir dans la salle les témoins bien vivants d'un âge révolu, comme un congrès d'anthropologie où il n'y aurait que des indiens dans la salle. Un concentré d'une certaine Corée : on ne mange pas de pop corn, ici, on suçote de la seiche séchée qui empeste sur dix rangées, on cause « d'affaires » au portable à voix forte (les ajeossi), on papote entre soi des affaires de la vie (les ajumma), mais surtout, on communie avec le film, on vibre à chaque scène, on commente, et, moment suprême pour un parisien élevé au ciné-club d'Antenne 2, on applaudit quand le méchant se fait rosser, et on crie : jalhanda ! Oui, comme on ch'uimse au p'ansori.
Il faut remercier la Korean Film Archive pour son travail, et la réédition d'un certain nombre de « vieux » films que l'on trouve désormais en dvd dans le commerce (koreafilm.org). Mais gardons toujours en mémoire, installés devant nos magnétoscopes, de ce devait être ces salles de Chungmuro et de Myongdong, dans les années 50, 60, et bien au delà, que je n'aurai jamais connues, mais dont j'ai pu effleurer la saveur parmi ces ombres bien vivantes dont je sentais la présence derrière moi (bien sûr, je me mets toujours par snobisme « au troisième rang pas trop loin »), tandis que sous mes yeux se déroulaient les scènes de la vie quotidienne d'un Séoul caméra à l'épaule, les voitures !, les boutiques !, les passants, surtout ceux qui regardent la caméra ! Palme d'or au brave gars qui arrive du fond au plus fort d'un plan séquence final en pleine rue, qui voit la caméra, les assistants qui lui font signe, et se cache aussitôt derrière un mur ! Vous pensiez qu'on retournait les scènes pour si peu ? Le public faisait ainsi une véritable toile de fond à ces trames de clichés romanesques, parfois fort beaux d'ailleurs, souvent mélos, souvent comiques, très émouvants même dans la maladresse complexe de leurs inspirations, cinéma noir américain, bien sûr, mais aussi néoréalisme et sans doute nouvelle vague, mais surtout Hong Kong !, pour la dynamique un peu décalée des inévitables scènes de « bagarre » - et même une évidente influence du baroquisme spaghetti chez le jeune Im Kwon-taek, dans le troisième sketch de l'inénarrable Cruelle histoire de Myongdong de 1972. Et moi, j'étais littéralement sur le madang, on me racontait des histoires pour me faire frémir, trembler, rire et pleurer, avec la rage et les moyens du bord, avec des acteurs fabuleux, et moi j'étais dans le madang, avec les passants de l'époque, qui revoyaient, pour la première et dernière fois sans doute, ces films, comme on retrouve un album de souvenirs, sachant qu'à la sortie, la lumière de Séoul serait crue.
Très peu de temps plus tard, une nuit d'insomnie à Séoul, je regardais avec le son au minimum la télé. À 4 heures du matin, les chaînes cinéma commerciales suspendent le robinet à US Blockbusters, et passent généralement d'improbables pornos venus on ne sait d'où, et, j'y viens, remplissent leur quota de diffusion patrimoniale, c'est à dire fourguent de vieux nanars. Cette nuit là, j'ai assisté aux vingt dernières minutes d'un mélo dont je ne sais pas le titre (si quelqu'un reconnaît le film ?) Je sais juste que cela date de 1989, par un calendrier, et qu'il s'agit d'une jeune violoniste, enfant prodige qui va donner son premier récital (je rappelle qu'on est à la fin du film) devant un parterre où l'on distingue surtout la fière maman esseulée et le gentil petit frère. Et tandis que s'approche l'heure du lever de rideau, les contrechamps se multiplient sur une sorte d'ivrogne effaré titubant dans la rue, contemplant les affiches entre hoquets et sanglots, dont vous aurez je suppose assez vite compris qu'il s'agissait du père, qui finira pas se faufiler dans le théâtre et se glisser au fond de la salle, ah les plans alternés entre la foule en liesse et la solitude désespérée de notre paria caché derrière une colonne. Bref, fin du concert, triomphe de la fille, il est reconnu, il s'enfuit, s'effondre dans l'escalier et tout le monde se retrouve à l'hôpital pour le dernier quart d'heure de film le plus éprouvant que je me souvienne avoir vu. Le père, semi comateux, manifestement condamné par un médecin aux lunettes sévères mais justes filmées en contre plongée, est entouré par sa petite famille enfin réunie, et dont les trois membres sont lâchés sans retenue dans un ballet frénétique de larmes, de cris, de hurlements, de supplications, aux médecins, aux dieux, au plafond, dans une succession désordonnée d'embrassades et d'étouffements peu conformes avec le calme nécessaire à notre malade, puisqu'il meurt, laissant ses enfants effondrés sur son corps, harassés de sanglots, tandis qu'un long panoramique final va accompagner la mère hors de la chambre, d'abord d'une dignité hébétée, puis dans le couloir, où elle s'arrête, comme contemplant le gouffre du désespoir qui s'ouvre devant elle, puis quand elle recule lentement et va s'adosser contre le mur du fond, pour une sorte de plan séquence de pleurs et de hurlements dont la durée m'a paru, disons, impressionnante. Et là, alors qu'on sent que le film va bien devoir s'achever, apparaissent de grandes lettres sur l'écran. Mais ce n'est pas le mot fin, ou cut, en coréen, non. C'est : kamsa hamnida. Merci beaucoup. Merci beaucoup ! (Les spécialistes du cinéma coréen savent sûrement s'il s'agit là d'un cas isolé ou d'une pratique fréquente à l'époque, mais en l'occurrence, elle produit son effet...) Au climax d'un mélo à faire passer Douglas Sirk pour un vaudevilliste, et tandis que l'héroïne continue de hurler sa détresse, le film s'arrête ainsi, quand s'inscrivent en lettres rouges barrant l'écran les mots : merci beaucoup ! Si ce n'est pas le madang, ça... Quelle belle formule conclusive, non pas : c'est fini, sortez, mais : merci à tous, vous, dans cette salle, les yeux rougis, reniflant, d'avoir partagé cette histoire, et de nous applaudir. Évidemment, dans le silence et la solitude d'une nuit d'insomnie, devant un écran plat haute définition, et n'ayant vu que la fin, l'effet me parvenait avec un décalage quasi ontologique. Mais le han, monsieur, ça ne s'explique pas. Ca se vit.
Hervé Péjaudier
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