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| KIM Tae-yong - J'étais un maquereau |
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J’étais un maquereau. C’est ma première phrase. Elle ne me plaît toujours pas. J’écris pour la première fois, qui sera aussi la dernière. Je me demande bien pour qui ? Sans doute juste pour moi. Une histoire qui commence par moi et qui finit par moi. J’étais un maquereau. Et après, je ne sais plus comment continuer. Ça fait des mois que je traîne comme ça. Assis à la même place, à la même heure, tous les jours. Sur ma table, une feuille blanche et un stylo. Et puis une montre rose qui retarde d’une heure. Quand est-ce qu’elle a commencé à prendre du retard ? J’ai beau la remonter, elle prend tout de suite du retard. Mais elle ne retarde jamais de plus d’une heure. Aucune idée du moment précis où les aiguilles sautent d’une heure en arrière. J’ai tenté de le repérer, ce moment, en gardant les yeux sur le cadran. Raté ! Je voulais fixer les aiguilles pendant vingt-quatre heures, mais je me suis rendu compte que l’homme est incapable de ce genre de choses. Au bout d’à peine deux heures, j’étais complètement lessivé. J’avais les yeux tout rouges. Je me les suis lavés à l’eau salée, et, quand j’ai regardé la montre, elle retardait d’une heure. J’ai vérifié en appelant le 116, l’horloge parlante. Elle retardait de cinquante-huit minutes et vingt-quatre secondes exactement.
Keulmadang se situe résolument dans la perspective d’une cohabitation de l’édition classique et de l’édition numérique. En ce sens, lorsque des livres existent en librairie, nous ne donnons que des extraits vous permettant de découvrir l’œuvre, puis de l’acheter dans votre librairie préférée. Par contre, pour vous permettre de découvrir un auteur pas encore publié en français, il peut nous arriver de donner l’intégrale du texte. C’est le cas ici, avec cette nouvelle de Kim Tae-yong.
Kim Tae-yong est né à Séoul en 1974. Il a étudié à l’université Soongsil (maîtrise de Creative Writing). Ses débuts littéraires datent de 2005, lorsque la revue Segae Moonhak publie sa nouvelle « La troisième maison à droite ». Il a publié un recueil de nouvelles (Un cochon sur l’herbage), qui lui a valu le prix de littérature 2008 du quotidien Hankook Ilbo.
Soucieux du style, attentif au choix des mots, Kim Tae-yong s’attache à déconstruire la narration traditionnelle, bousculer la chronologie du récit, donner toute sa place à l’implicite, laisser s’exprimer directement les émotions.
J’étais un maquereau. C’est ma première phrase. Elle ne me plaît toujours pas. J’écris pour la première fois, qui sera aussi la dernière. Je me demande bien pour qui ? Sans doute juste pour moi. Une histoire qui commence par moi et qui finit par moi. J’étais un maquereau. Et après, je ne sais plus comment continuer. Ça fait des mois que je traîne comme ça. Assis à la même place, à la même heure, tous les jours. Sur ma table, une feuille blanche et un stylo. Et puis une montre rose qui retarde d’une heure. Quand est-ce qu’elle a commencé à prendre du retard ? J’ai beau la remonter, elle prend tout de suite du retard. Mais elle ne retarde jamais de plus d’une heure. Aucune idée du moment précis où les aiguilles sautent d’une heure en arrière. J’ai tenté de le repérer, ce moment, en gardant les yeux sur le cadran. Raté ! Je voulais fixer les aiguilles pendant vingt-quatre heures, mais je me suis rendu compte que l’homme est incapable de ce genre de choses. Au bout d’à peine deux heures, j’étais complètement lessivé. J’avais les yeux tout rouges. Je me les suis lavés à l’eau salée, et, quand j’ai regardé la montre, elle retardait d’une heure. J’ai vérifié en appelant le 116, l’horloge parlante. Elle retardait de cinquante-huit minutes et vingt-quatre secondes exactement.
J’étais un maquereau. Le temps, c’est de l’argent. Dans la vie que je menais, j’avais impérativement besoin d’une montre, par souci d’éthique professionnelle. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. À vrai dire, si : c’est maintenant qu’une montre me serait plus utile. Il ne me reste plus beaucoup de temps à vivre. Ces jours-ci, je prends pleinement conscience de cette vérité toute simple que la vie est, dès le départ, une course vers la mort. « En fin de compte, je n’ai rien d’autre à penser qu’à ma mort », ai-je murmuré comme si j’étais résolu à me suicider. Cette phrase, j’étais tombé dessus par hasard en ouvrant un livre à la bibliothèque. Elle m’avait sauté aux yeux. Un type comme moi ne devrait penser à rien d’autre qu’à la mort ! À quoi bon une montre ? ça m’est aussi utile qu’un soutien-gorge à une pute ! Si je n’arrive pas à jeter une montre qui retarde d’une heure, c’est parce que je me suis résigné à la garder. C’est à la fois une bénédiction de Dieu et son châtiment, pour me faire expier les péchés que j’ai commis tout au long de ma vie. Être condamné à porter une montre qui retarde d’une heure ! Une dernière chance qui m’est offerte... Le signe que Dieu m’accorde une heure de plus qu’aux autres... Un vilain tour qu’il me jouerait en me faisant mourir une heure plus tard que prévu... Quoi qu’il en soit, je suis condamné à mourir avec une heure de retard…
J’étais un maquereau. Est-ce que je vais encore m’arrêter à cette phrase aujourd’hui ? Je sens que, comme hier, je n’en écrirai pas plus. Honnêtement, je n’ai rien de plus à dire que : j’étais un maquereau. J’ai posé ma vieille carcasse sur une chaise dure pour écrire une histoire qui commence par : J’étais un maquereau, et qui finit par : J’étais un maquereau. Mais qui me force à écrire ? Personne. Peut-être ai-je voulu expier la faute d’avoir vécu sans jamais avouer que j’étais un maquereau… Rattraper, avant de mourir, tout ce temps perdu sans savoir écrire, sans pouvoir lire. Jusqu’à l’année dernière, j’étais infoutu d’écrire : J’étais un maquereau. Attendre d’avoir soixante-dix ans pour apprendre à lire et à écrire ! Cela dit, même si ça ne sert à rien de regretter maintenant, c’était une erreur de m’y mettre. Moi qui ai passé toute ma vie sans savoir écrire, une vie de plaisir alimentée par le commerce de la chair, j’ai succombé tout d’un coup à la séduction mielleuse des lettres. Les lettres, c’est pour moi le fruit défendu qu’Ève a cueilli sur l’arbre au jardin d’Éden. C’est la faute à la petite qui m’a appris à lire et à écrire, qui m’a empoisonné avec l’écriture comme si elle avait voulu me gâcher les derniers moments de ma vie. Je serais en droit de lui demander des comptes. Mais où est-elle ? Je crois qu’elle m’a dit un jour le nom de son université, mais je ne m’en souviens pas. Aller demander à la mairie ? Non, impossible, je n’aurais pas le courage. Moi qui, jadis, pouvais corriger quatre ou cinq gars à la fois, qui voyais filer les gus comme des souris dès que je poussais un coup de gueule, voilà que j’hésite devant des riens, je reste indécis, je manque totalement d’assurance. C’est peut-être parce que j’ai appris à écrire. Plus j’apprends, plus je perds mes forces et plus mon mental se ramollit. Quand j’ai compris que l’écriture, c’est comme un démon qui vous affaiblit petit à petit, j’étais déjà en train de m’y embourber. Bien sûr, l’âge y est sans doute pour quelque chose. Puisque, désormais, je ne dois penser à rien d’autre qu’à la mort.



