EUN Hee Kyung - Écrire la solitude et l'aliénation

  • PDF
  • Imprimer
  • Envoyer
Index de l'article
EUN Hee Kyung - Écrire la solitude et l'aliénation
L'interview
Toutes les pages
Nous avons rendez-vous dans le café le plus bruyant de Séoul, situé au-dessus de la librairie la plus bruyante de la ville, Kyobo. Dans ce café, qui abritent de fréquentes rencontres littéraires, on parle haut, on rit, on vit, peu importe le lieu dans lequel on est. L’agitation séoulienne est univoque, dans la rue ou au bistrot, toujours la même, à exprimer sa pulsion, oscillant entre vie et mort. Le bistrot est bondé. Nous regardons dépités, notre nouvel enregistreur, acheté avec soin au marché de Yeonsan. Il est minuscule, soudain. Nous l’encourageons, espérant un sursaut d’orgueil national de sa part pour passer par-dessus le brouhaha.

 

En attendant Eun Hee kyung, nous parlons de boîtes. De boîtes coréennes, en bois, en nacre, en jade. Elles offrent l’apparence d’objets que l’on ose toucher, tant il paraît presque sacrilège de les ouvrir. Au demeurant que pourrions-nous bien y mettre, à l’intérieur ? Les boîtes de Eun Hee Kyung, titre de son dernier livre paru en France chez Zulma, recèlent des trésors d’insignifiance. Petits objets sans importance d’une portée symbolique intense. On cache comme on s’y cache, comme on s’y cachait, enfant, avec la certitude quasi génétique qu’il faudrait bien la quitter un jour, sortie programmée, naturelle, inévitable. Profiter de chaque seconde passée dans l’obscurité, avant d’en sortir, peu glorieusement peut-être, mais d’en sortir quand même, c’est préférable à une expulsion manu militari.

Dans ce double mouvement du désir et de l’impossible, rester et sortir, être ici et ailleurs, nous ne voulons pas choisir. Choisir est agir et agir nous condamne à l’erreur, semble nous dire la boîte. Si la boite protège d’un environnement agressif, elle expose aussi à être découvert, à tout moment. Pas de répit, un jour ou bien l’autre, il faut se résoudre à s’extirper de sa propre volonté ou courir le risque de donner à l’autre, ce sourire de satisfaction, quand soulevant le couvercle, il vous découvre, blotti dans un angle sombre de la boîte.

Les personnages de Eun Hee kyung, sont le plus souvent féminins. Les femmes n’ont d’autres ressources que d’être à la merci de leur compagnon ou mari. Ici point d’action, point de réaction, point de lutte féministe, de lutte tout court. Attendre que l’autre parte, devienne inopérant, se dissolve dans le silence, dans l’incompréhension. Dans son propre oubli. C’est en offrant le moins de prise à la compréhension masculine que le personnage se tire des situations les plus complexes, les plus sordides. En se cachant dans la boîte. Il se coupe de l’extérieur comme autre forme d’une invitation à être découvert, compris, accepté. Se cacher c’est s’empêcher de fuir. C’est empêcher que les portes s’ouvrent sur le désir, que les robinets laissent couler l’envie de hurler. Tout fuit. La boîte est l’ultime refuge, le refuge dans lequel la décision de fuir se meurt, paradoxe de la survie, dans ce monde organisé par les hommes.

Lutter, parler, se dire, se raconter, supposerait un Sujet entier, non clivé, non partagé entre le difficile et l’impossible. Parler, dire, impliquerait le dévoilement rendu tabou par la culture autant que par l’impossible retour au statut de relations sociales momifiées.

Les personnages de Eun Hee kyung n’économisent rien de leur douleur à refuser le fil imposé par la dictature masculine. Se battre serait devoir s’expliquer sur le sens de la bataille menée. Expliquer, s’expliquer, justifier, se justifier.

Retourner vers la boîte, plutôt.