Extrait de "Les boîtes de ma femme"

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La revue Keulmadang existe en compagnie des revues papier. Elle n’entend pas les remplacer. Aussi, nous ne donnons à lire que des extraits d’œuvres éditées en français et nous vous invitons à vous les procurer en librairie.

Un extrait de « Les boîtes de ma femme » de EUN Hee kyung, éditions Zulma, 2009.

C’est la dernière fois que j’entre dans le bureau de ma femme. Côté mur, un secrétaire de style allemand. Près d’une fenêtre, un fauteuil ; pour le reste, un papier peint de couleur dans les bleu pâle. De ces choses se dégage une odeur difficile à identifier. Puis des boîtes. Ma femme a rassemblé de nombreuses boîtes. Dans l’une d’elles se trouve une nappe qu’elle-même avait brodée en se piquant maintes fois les doigts. Son goût pour la dentelle avait duré toute une saison. Une autre boîte contient de vieilles lettres jaunies et tachées d’encre. Ces derniers temps, c’était plutôt rare qu’elle en reçoive. Dans une autre boîte j’ai découvert un jour une layette offerte par une amie quelque peu exubérante, sans doute inconsciente. Ma femme s’est fait avorter à son troisième mois de grossesse. Après quoi elle n’a jamais pu avoir d’autre enfant. Ses boîtes précieusement gardées recelaient un passé douloureux. Tout être humain peut se souvenir de ses blessures, même longtemps après la guérison, ne serait-ce qu’à la seule vue des cicatrices qui marquent son corps. Ces boîtes étaient comme des coffrets à blessures qu’elle entassait, au coin d’une pièce. J’ouvre celle du dessus et trouve un collier fantaisie constitué de petits coquillages. Je l’avais acheté lors de notre voyage de noces et me rappelle avoir vu la mer dans les yeux de ma femme. Elle riait. J’aurais voulu recueillir cette gaieté si transparente. J’aurais voulu assembler ses rires, perle par perle, dans un panier. Ma femme n’est plus là. Son secrétaire restera fermé à jamais. Dessus, on y trouvait toujours son crayon jaune avec une gomme au bout ; tout cela a rejoint les ténèbres. Sa présence en ce lieu ne sera plus jamais. Demain une équipe de déménageurs va mettre tous ces objets dans un grand carton, et le bureau disparaîtra.

L’autre jour, mon bailleur m’a demandé : « Pourquoi quittez-vous cet appartement ? Le contrat n’est pas encore terminé ! Vous avez même payé d’avance plusieurs mois de loyer. Ailleurs les prix ont augmenté ! Avez-vous des projets intéressants ? »

Je n’ai su que répondre. Pourquoi donc partir ? J’en découvre la raison seulement aujourd’hui : à chaque fois que je pénètre dans ce qui fut le bureau de ma femme, j’éprouve une si vive douleur qu’il me serait impossible de l’attendre en demeurant ici. Je vais donc quitter ce lieu définitivement. Est-ce que cela signifie que je ne puis plus l’attendre ? Non, je ne le crois pas. Il faut que je fasse quelque chose. Je ne peux rester là à me morfondre. Si je me laissais aller, j’influerais sur la destinée de ma femme en lui jetant un mauvais sort. Car il m’est impossible de considérer comme nulle et non avenue son offense, sa faute, son manquement à mon endroit. Persuadé que je ne dois garder aucun ressentiment envers elle,mon indulgence ne saurait pour autant signifier que je lui concède une quelconque excuse. J’en suis encore trop souvent à la prendre en haine. Ce sentiment violent s’acère comme la lame du couteau que je m’efforce de rendre plus effilée, plus pénétrante. Le dépôt noir de l’acier, il me faudra le laisser s’écouler dans la terre, je le sais. Ce couteau, je n’ai jamais pensé l’utiliser…

Je ne puis cependant accepter ce qu’elle m’a fait.

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