REVUE EUROPE,
Les écrivains
de Corée du Sud
N° 973-MAI 2010, dossier coordonné par Jean Bellemin-Noël,
La revue Europe nous livre dans son numéro de Mai 2010 un passionnant dossier sur les écrivains de Corée du Sud, dossier d'une grande fraîcheur, qui fait la part belle aux nouvelles écritures et aux auteurs que l’on peut considérer comme peu commerciaux. Les uns et les autres ont sans doute été choisis pour ce qu’ils apportent de neuf à la littérature, à la narration, aux thèmes abordés, ou encore au statut de l’auteur.

Par Yi Chong'jun
Actes Sud, 2007
Traduction Kim Jung-Sook, Arnaud Montigny, Yang Jung-Hee, Ch'Å“ Yun & Patrick Maurus.
Interdit de folie, de Yi In-seong, traduit par Choe Ae-young et Jean Bellemin-Noël, est paru en mars aux Editions Imago (et en 1995 à Séoul). Dans le précédent numéro de Keulmadang, nous avions rendu compte du premier roman de l’auteur, paru en France : Saisons d’exil, chez L’Harmattan. Dans le même numéro, on pouvait lire aussi une interview de l’auteur et une lecture-analyse de Saisons d’exil, par Jean Bellemin-Noël.
Par Jean Bellemin-Noël
Beaucoup de gens dans le monde connaissent le roman d’Alexandre Dumas intitulé Les Trois mousquetaires, certains sont même capables d’énoncer les noms des héros, Athos, Porthos, Aramis, mais tous s’étonnent que ce titre ignore le principal des mousquetaires dont ce roman nous relate l’histoire, le célèbre d’Artagnan. J’aimerais placer mes réflexions à propos d’Interdit de folie sous le signe de cet intitulé un peu scandaleux afin de mettre en vedette le quatrième élément du trio. Du trio et non du quatuor. En effet, la première question que nous avons envie de poser en interrogeant la différence entre le titre effectif du livre et un titre plus descriptif comme « Les Quatre mousquetaires » est celle-ci : quel avantage y a-t-il à ne pas exhiber au départ l’ensemble des quatre ? Répondre suppose que l’on se soit d'abord demandé dans quel but il a fallu souligner une totalité qui devait se révéler incomplète et donc décevante. Peu importe le cas du roman de Dumas, la question qui nous retient pour le moment est celle-ci : le roman de Yi In-seong ne peut-il pas tourner autour de cette dissimulation qui deviendrait en quelque sorte son centre de rayonnement ?
Le premier et le plus grand éloge que l’on puisse faire d’un livre consiste à dire qu’il apporte du nouveau. Non pas qu’il est nouveau, comme lorsqu’on parle du dernier produit à la mode, mais qu’il donne à voir un monde neuf, à entendre un langage différent, à ressentir des sensations inédites, à imaginer des existences imprévisibles. Un grand roman est un roman qui ouvre une porte sur l’inconnu. Une fois qu’on l’a lu, on a la conviction intime que quelque chose a changé autour de nous. Ou en nous.

Les amateurs de littérature coréenne qui s’intéressent aux œuvres des temps anciens savent que la célèbre Histoire de Byon Gang-soe comporte deux thèmes majeurs : d'abord, l’héroïne voit mourir très vite tous ceux qu’elle épouse ; ensuite, l’amant qu’elle finit par rencontrer, qui échappe à la malédiction et qui meurt pour avoir offensé les esprits des totems, cet homme une fois mort on n’arrive pas à l’enterrer parce que son corps refuse d’adopter la position horizontale et qu’il fige dans une immobilité magique tous ceux qui l’approchent pour l’inhumer.
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