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Le livre de Jessie

Comment élever une petite fille quand on est exilé politique dans un monde en guerre, c’est le thème du nouvel album de Park Kun-woong, auteur prolixe et talentueux, pour restaurer le souvenir de ceux qui ont lutté pour l’indépendance de son pays.

En 2019, année de la commémoration du soulèvement du 19 mars 1919 pour l’indépendance de la Corée contre le Japon, paraît ce roman graphique sur l’exil d’une petite communauté de patriotes Coréens dans la Chine de Tchang Kaï-chek de 1937 à 1945. Depuis 1920, le Gouvernement Provisoire de la République de Corée est accueilli en Chine à Shanghai, mais tout au long du conflit sino-japonais, pendant la Seconde Guerre Mondiale, il devra fuir les bombardements et l’acharnement destructeur de l’ennemi japonais pour garantir la survie du mouvement coréen pour l’indépendance. Le 10 août 1945 la population de Chongqing où vit la communauté coréenne en exil apprend la reddition du Japon. C’est de Shanghai, où tout a commencé en 1920 que les survivants repartent vers leur pays.

Dans ce contexte, un jeune couple d’intellectuels élève une petite fille prénommée Jessie. Tout au bonheur de voir évoluer le bébé, puis la petite fille, ils gardent la trace de ses premières années dans un journal à quatre mains. À travers leur relation de ces premiers mois de vie, c’est aussi leur propre histoire d’amour qu’ils construisent, dans un contexte particulièrement difficile. Ils seront souvent séparés, redoutant de se perdre, et célébrant leurs propres retrouvailles en fêtant les progrès et la joie de vivre de leur enfant. Les jeunes parents sont particulièrement conscients que leur comportement sert de modèle et de repère à Jessie, comme le mouvement auquel ils appartiennent sert de repère à tous les partisans de l’indépendance. Le père de Sunhwa lui-même la confie aussi facilement à cet homme parce que c’est un combattant pour l’indépendance ; dans une société aussi conservatrice sur le rôle social des femmes, la volonté de s’affranchir de la tutelle du colonisateur dépasse le respect de la tradition. Mais si Woojo a déjà un rôle dans l’organisation, sa femme doit assumer sa responsabilité de gardienne du foyer ; elle participe donc avec les autres épouses au soutien de la communauté des expatriés et enseigne aux enfants la langue et les valeurs de la nation coréenne ; pourtant, elle fait partie des rares jeunes femmes à avoir fait des études supérieures. Et lorsqu’elle mettra au monde une deuxième fille, les résistants autour d’elle cacheront mal leur dépit de ne pas pouvoir compter sur un futur combattant…  Les traditions ont la vie dure.

Adapté du véritable journal des parents de Jessie et Jennie, le récit est moins dramatique que Mémoires d’un frêne, son précédent opus sur la liquidation des opposants par les autorités du Sud au début de la Guerre de Corée, mais Park Kun-Woong poursuit cependant son exploration de l’histoire coréenne du vingtième siècle. Ici, il révèle la réalité des années d’errance du Gouvernement provisoire coréen d’un bout à l’autre de la jeune République de Chine en guerre avec le Japon impérialiste. Et si l’anecdotique est le corps du récit, le cœur en est bien encore l’histoire de la lutte de ces quelques courageux hommes et femmes pour protéger la résistance des Coréens contre la colonisation, pour l’avenir indépendant de leur nation et aux côtés des Alliés contre les forces de l’Axe Japon-Allemagne. Park Kun-Woong poursuit son travail d’historiographie contre l’éparpillement mémoriel, contre l’oubli volontaire et la sélection des souvenirs. Mais la relation est construite comme un jeu de miroirs où loyauté, solidarité, et amour s’appliquent au combat collectif comme à l’implication des jeunes parents dans l’éducation et l’épanouissement de leur enfant.

L’encre de Chine au service d’une expression polyphonique évoque d’abord la consultation de vieilles photos en noir et blanc, dont le récit en vignettes proprement encadrées restitue la narration associée de la grand-mère à sa petite-fille; puis  quand l’Histoire déborde la réalité quotidienne, le récit explose en  surgissements expressionnistes pour exprimer les dangers du voyage et ses terribles accidents, la peur, la dévastation, la violence, nées en particulier des bombardements incessants ; la monstruosité aussi, tels ces soldats japonais associés aux puces qui infestent un logement de fortune et se jettent sur la petite Jessie, l’agressivité d’une invasion de moustiques comme triste métaphore de l’appétit inassouvi du Japon dans son entreprise d’exploitation de la Corée. D’autres tableaux évoquent le rêve, le bonheur d’instants familiaux : ciel nocturne étoilé, volutes nébuleuses, ou la paix de paysages bucoliques ou majestueux que la guerre ne parvient pas à altérer. Pourtant, c’est la retenue de l’expression de Park Kun-Woong qui émeut le plus ; comme le note le chercheur Kim Ju-Yong dans la postface, par la sobriété de ses propres choix graphiques l’artiste rend justice aux choix de vie des protagonistes : ils ont fait l’Histoire, sans pour autant renoncer à leur propre histoire. 

L’adaptation du Livre de Jessie par Park Kun-Woong fait de ce récit une œuvre dont la résonance universelle et contemporaine mérite, et trouvera n’en doutons pas, une large audience.


LE LIVRE DE JESSIE : journal de guerre d’une famille coréenne.
PARK KUN-WOONG
Traduit du coréen par Kette AMORUSO
Casterman, 368 pages, 24 €.

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