Chroniques Fantasy & Science-fiction Roman jeunesse

Les petits pains de la pleine lune

Gu Byeong-mo vous invite dans une boulangerie un peu particulière où un biscuit pourrait vous apporter fortune et chance. Mais souvenez-vous : la magie a un prix.

Bien avant que la vague des laveries, des librairies et des pâtisseries réconfortantes déferle chez nous, Picquier publiait en 2011 Les petits pains de la pleine lune (Wizard Bakery en coréen), un bijou de la littérature jeunesse. À l’heure où les petits commerces deviennent lieu de réconfort dans les romans feel good, la boulangerie magique de Gu Byeong-mo aurait peut-être connu une résonnance différente, mais ne vous y méprenez pas : même si la structure narrative y ressemble (un chapitre, un client), Les petits pains de la pleine lune ne cherche pas à répandre la positivité. Au contraire, le message s’apparente davantage à un « Il faut assumer les conséquences de ses actes ».

Notre narrateur est un lycéen bègue de 16 ans dont la mère s’est donné la mort quand il était enfant. Harcelé par sa belle-mère, ignoré par son père, il est accusé à tort d’avoir sexuellement agressé sa demi-sœur et fuit le domicile familial pour se réfugier dans une boulangerie un peu particulière dont il est un fidèle client. Ici, le pâtissier est un sorcier, son assistante retrouve son apparence d’oiseau bleu à la tombée de la nuit, et les gâteaux possèdent tous des propriétés magiques. Le garçon, pour remercier le pâtissier de l’héberger, se met alors à gérer le site internet de la boulangerie. Mais la magie n’est pas sans danger, et les clients doivent souvent faire face à des effets imprévus…

Parmi les gourmandises farfelues proposées à la carte, nous retrouverons ainsi la « madeleine du cœur brisé à l’ananas » pour soigner un chagrin d’amour, ou bien le « biscuit du diable à la cannelle » pour se venger de quelqu’un. Tous les produits portent néanmoins le même avertissement :

« Quel que soit l’effet désiré, positif ou négatif, il bouleversera l’ordre naturel entre le monde matériel et le monde immatériel. N’oubliez pas que la magie peut toujours se retourner contre vous. » (p.58)

À travers son nouveau travail, notre narrateur fait la rencontre de plusieurs clients habités de sentiments négatifs. Chaque individu représente une leçon pour naviguer et accepter la finalité de ces sentiments : une lycéenne jalouse des notes de sa camarade de classe utilise le biscuit du diable à la cannelle pour la maudire, une jeune femme qui avait ensorcelé un homme avec un bretzel aux noix se lasse de son affection et prend peur lorsque l’amour du jeune homme se transforme en obsession… Plutôt que d’être une solution (temporaire) aux problèmes des clients, la magie appuie la nécessité d’accepter que la perte ou l’échec fassent partie de la vie. En allant à l’encontre de ce principe, les clients font face à de graves répercussions auxquelles ils ne peuvent plus échapper.

Notre narrateur devra lui aussi prendre une décision et en accepter les conséquences. Mais, chose intéressante, l’autrice nous propose deux fins possibles. Chaque réalité existe presque à la manière du chat de Schrödinger, et il ne tient qu’au lecteur de choisir une seule finalité.

À sa publication en Corée du Sud en 2009, Les petits pains de la pleine lune révolutionne le genre du roman jeunesse. Car si jusqu’ici la tendance voulait que les romans pour adolescents soient ancrés dans la réalité et abordent des thèmes sérieux, Gu Byeong-mo est la première autrice à introduire dans son récit des éléments de la littérature de genre (fantasy, thriller…), un procédé par la suite devenu populaire et qui marquera un renouveau dans la créativité de la littérature jeunesse sud-coréenne. En témoignent des œuvres comme Moi, moi ou Le Magasin qui n’ouvre que les jours de pluie.


Les petits pains de la pleine lune
Gu Byeong-mo
Traduit du coréen par Lim Yeong-hee et Françoise Nagel
Picquier, 2013, 8€ (poche)

A propos

Doctorante en littérature coréenne, j'ai découvert la Corée par la musique et le cinéma en 2010, et l'amour que j'ai pour ce pays n'a fait que s'étendre au fil des années. En termes de littérature, ma préférence va aux polars, drames et autres récits complexes. Ma recherche se focalise sur des thématiques sombres, très présentes dans la littérature contemporaine : mal-être, psychopathologie et mélancolie ; mais cela ne m'empêche pas d'apprécier les histoires plus joyeuses de temps à autre.