
« Dans un même lit, diffèrent les rêves », voilà l’impénétrable énigme de la nouvelle parution des éditions Actes Sud. Deuxième roman du journaliste et auteur coréen-américain à succès Ed Park, la lecture des premières pages plonge déjà le lecteur dans une aventure livresque d’une originalité indiscutable. À l’image d’Alice suivant le lapin blanc, le lecteur s’immerge dans un récit complexe et labyrinthique au cœur de l’histoire de la Corée. Oubliez tout ce que vous pensiez savoir : c’est avant tout au sens de l’Histoire, avec un grand H, à laquelle cette œuvre vous invite à réfléchir. Ed Park crée un récit entremêlé, véritable méandre aux influences pulp, SF et rétrofuturistes, dans lequel il joue perpétuellement avec les attentes de ses lecteurs.
L’intrigue de ce roman se prête mal au résumé, tant la fresque historique qu’elle offre est d’une richesse qui excède toute tentative de synopsis. On pourra alors simplement expliquer que l’histoire s’organise autour de trois grandes trames. D’abord celle de Sheen Soon, un Coréen-Américain travaillant dans une entreprise de tech, auteur oublié et désuet, qui se retrouve mystérieusement en possession d’un manuscrit relatant l’histoire d’un groupe de résistants coréens du début du siècle. Ensuite, celle de Parker Jotter, un vétéran de la guerre de Corée, auteur de la série de science-fiction 2333. Et enfin celle du manuscrit dont Sheen Soon est en possession, celle des six « rêves » du GPC (Gouvernement Provisoire de Corée).

Les histoires s’entremêlent, les personnages se rencontrent, et, se crée alors un récit d’une grande finesse, rythmé par la narration et l’approche bien distincte de chacun. Là où le récit de Sheen Soon prend les accents d’un roman noir, ou d’un pulp aux allures futuristes, l’histoire de Parker Jotter est beaucoup plus ancrée dans le récit de guerre où règne une sensation de complot diffus, jamais totalement confirmé. La narration entretient un climat de suspicion permanente, où rien ne semble dû au hasard. Enfin, la trame consacrée au GPC, plus poétique et éthérée, se divise en six épisodes intitulés “rêves” relatant l’histoire de la Corée, de la fin du 19e siècle jusqu’à nos jours. Chacun d’entre eux est ponctué par les grands événements historiques du pays, et les personnages clés ayant marqué l’histoire de celui-ci. D’apparence un simple groupe de résistance s’opposant à la colonisation japonaise, le GPC pourrait être bien plus qu’un mouvement politique provisoire. Le roman de Park floute volontairement les frontières entre réalité et narration et se joue habilement des différentes acceptions du mot “histoire”. Il y a l’Histoire, mais il y a surtout des histoires. Le récit, la mémoire, la narration, toutes ces formes s’entremêlent pour créer une proposition narrative originale et riche.
L’identité et le rêve sont au cœur de la recherche effectuée par Park. L’ouvrage interroge l’identité comme enjeu fondamental : niée par la colonisation, puis continuellement récupérée par des puissances étrangères, son effacement empêche l’émergence d’une souveraineté véritable. Nombre de personnages changent de nom, en sont dépourvus, changent de nationalité, se dissimulent, mènent des vies doubles pour survivre. Il en va de même pour les personnages qui choisissent de fuir. L’auteur pose la question de l’appartenance à un héritage ou à une ethnie, de la mixité et du métissage et puis, pour les générations qui ont suivi, d’un rapport plus ou moins distancié à la diaspora. L’ouvrage expose simultanément la quête identitaire du peuple coréen, la persistance du racisme et de la méconnaissance de la Corée par les puissances étrangères mais aussi les enjeux identitaires contemporains dans un espace fragmenté.
Le rêve occupe également une place centrale dans ce roman. S’inscrivant dans la tradition des ouvrages de science-fiction, et plus particulièrement de l’œuvre de Philip K. Dick auxquels Park fait référence à de nombreuses instances, le rêve et la frontière floue entre réalité et illusion sont omniprésents. L’ouvrage reprend un ensemble de thématiques caractéristique de l’œuvre de l’auteur américain et instaure une ambiance de doute des sens permanent, contribuant à créer un climat paranoïaque. Park aborde aussi les dérives de la technologie et l’importance grandissante des machines à travers les différentes trames, un thème qui traverse tout le corpus littéraire de K. Dick.

Au-delà de sa richesse thématique, le livre témoigne également du remarquable travail journalistique d’Ed Park. On y retrouve des photos, des unes de journaux, des poèmes et tout un ensemble de sources historiques qui enrichissent les six récits des “rêves” du GPC. Par ces inserts, l’auteur affirme la crédibilité de ses informations, plonge le lecteur au cœur d’un récit quasi policier et valorise la richesse culturelle coréenne, notamment à travers les poèmes de Yi Sang ou les photos de résistants.
La traduction mérite aussi d’être saluée, tout autant que l’adaptation, car ce texte comporte de nombreux jeux de mots et concepts subtils (déjà traduits du coréen vers l’anglais) qu’il a fallu ensuite rendre cohérents et intelligibles en français.
De manière plus générale, si l’on devait pourtant relever un point négatif, cela aurait sûrement trait à la teinte parfois spéculative à excès associée à la densité du récit, qui pourrait désorienter le lecteur, d’autant plus si celui-ci n’est pas familier avec l’histoire de la Corée. Toutefois, 2333 reste avant tout un récit qui célèbre l’écriture et l’art de manière plus générale, et qui réussit à développer, en mettant l’histoire de la Corée et des États-Unis au cœur de sa quête, une fresque vertigineuse où se mêlent mémoire, satire et paranoïa.
2333 s’adresse donc aux lecteurs curieux de l’histoire coréenne, aux amateurs de l’univers de Philip K. Dick, de récits rétrofuturistes, et à ceux qui aiment se perdre dans des intrigues complexes de complots et de sociétés secrètes.
2333
Ed Park
Traduit de l’anglais par Stéphane Vanderhaeghe
Actes Sud, 2026
608 pages, 24,50 €

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