Chroniques Nouvelles Une société en métamorphose

Miss Kim

Dix ans après le début du mouvement #MeToo et de la parution coréenne de « Kim Jiyoung, née en 1982 », le dernier recueil de nouvelles de Cho Nam-joo est à la fois encore tristement d’actualité et émancipateur.

Kim
« Kim » est le nom de famille le plus commun en Corée du Sud. Cela rappelle également le roman « Kim Jiyoung, née en 1982 ».
Adaptation
« Kim Jiyoung: Born 1982 », réalisé par Kim Do-young, 2019.
Kim Jiyoung
Au sens propre comme au sens figuré, puisqu’il arrivait à Kim Jiyoung de parler avec la voix d’autres femmes, notamment sa mère.
Au bain les dames
Réalisé par Margaux Fournier, 2025. Le film a obtenu le César du meilleur court métrage 2026.
Choi Kyungran & Pierre Bisiou
Également à l’origine des traductions de « Kim Jiyoung, née en 1982 » et de « Résidence Saha ».

Celle qui donne son nom à ce recueil de nouvelles, c’est Miss Kim. Cette employée de bureau qui n’a jamais eu le droit ni à la reconnaissance, ni au salaire à la hauteur de tout son travail. Cette femme injustement licenciée et remplacée par une nouvelle plus jeune, sûrement destinée au même sort. Celle qui s’est retirée en silence mais dont le nom plane au-dessus de celles et ceux qui restent. « Parce que Miss Kim n’était que Miss Kim » (p. 117), elle représente la grande majorité des Coréennes, coincées dans une société patriarcale et capitaliste. 

En 2016, pile au moment de l’émergence du mouvement #MeToo et avant que celui-ci n’atteigne la Corée du Sud, Cho Nam-joo publie un court roman féministe, Kim Jiyoung, née en 1982. En dépeignant les discriminations que subit la protagoniste à différents stades de sa vie à cause de son genre, le livre divise la société coréenne. À la fois best-seller (plus d’un million de copies ont été vendues en Corée du Sud) et initiateur de polémiques (on pense notamment à la vague de harcèlement envers la chanteuse Irene de Red Velvet après que celle-ci ait affirmé avoir lu le livre), le roman a droit à une adaptation cinématographique qui connaît le même sort. 

Quelques années plus tard, en 2021, elle publie un recueil de huit nouvelles sous le titre 우리가 쓴 것 (litt. “Les choses que nous avons écrites”). Alors que Kim Jiyoung avait pour vocation d’incarner toutes les femmes, Cho Nam-joo choisit cette fois-ci de brosser le portrait de plusieurs personnages féminins. On passe donc d’une voix unique, celle de Kim Jiyoung, qui souligne l’universalité de la difficulté de l’expérience féminine coréenne, à une pluralité de voix, témoignage de la diversité des expériences et des contextes. Ainsi, le titre français passe à côté du “우리” (“nous”), et perd donc un peu de cette dimension collective. Ce manque est toutefois compensé par la couverture du recueil sur lequel le portrait de Kim Jiyoung est repris et entouré par le portraits d’autres femmes.

Contrairement à la solitude de Kim Jiyoung, Cho Nam-joo développe ici avec soin et tendresse des relations entre femmes. Loin d’être parfaites, ces relations sont marquées par l’entraide. Ainsi, les plus âgées n’hésitent pas à guider les plus jeunes : « Je peux te le dire parce que, en dépit des années, je ne suis toujours pas libre de faire tout ce qui me passe par la tête. » (p. 235). De plus, elle choisit de mettre en avant des relations qui sont souvent présentées comme secondaires, voire conflictuelles. Par exemple, tandis que les belles-mères et leurs belles-filles sont souvent dépeintes comme antagonistes, notamment dans les dramas, Cho Nam-joo choisit de les faire partir en vacances ensemble dans la nouvelle « L’aurore boréale ». 

“Mais ça restait “Un jour je partirai”. J’étais étudiante, je n’avais pas les moyens ; puis j’étais enceinte, puis l’enfant était trop jeune… et quand toutes ces questions n’ont plus été d’actualité, je n’avais plus le temps.” (p. 171)

Dans cette nouvelle, Cho Nam-joo laisse une grande place à celles qui sont frappées par la double peine d’être femmes et âgées. Mais malgré les devoirs et les difficultés, les deux femmes prennent la décision de partir ensemble voir les aurores boréales. La vieillesse, notamment celle des femmes, est rarement adressée dans les arts et encore moins de manière positive. Cette nouvelle est donc une grande bouffée d’air frais, et fait échos au récent succès d’Au bain des dames, qui met en scène un groupe de retraitées marseillaises à la plage. Toutefois, l’autrice n’est pas naïve et adresse aussi des questions plus délicates autour de la vieillesse comme c’est le cas dans « Sous un abricotier », où l’on suit deux sœurs octogénaires. 

Qu’elle raconte la libération d’une femme de son copain toxique (« Cher Hyeonnam », la charge mentale portée par les femmes de la famille après la disparition du père (« La fugue »), les violences sexistes et sexuelles (« Les filles grandissent »), les relations amoureuses pendant le confinement (« L’amour au temps du Covid ») ou encore un récit presque autofictionnel (« Je ne vais pas me laisser faire »), Cho Nam-joo choisit une narration à la première personne du singulier. Cela permet une identification rapide aux personnages, dont les situations seront familières pour les lectrices tant certaines expériences sont universelles. Malgré tout, l’autrice ancre bien ses récits en Corée, notamment lorsqu’il s’agit de la nourriture, qui a une place importante dans beaucoup de nouvelles.

Comme dans tout recueil, toutes les histoires n’ont pas le même poids, et certaines plairont sûrement moins. Par exemple, « Miss Kim le sait » se déroule dans le monde du travail et la convention coréenne d’appeler les salariés par leurs titres rend la lecture un peu lourde. Toutefois, on retrouve bien la plume de Cho Nam-joo, traduite une nouvelle fois par Choi Kyungran et Pierre Bisiou. Il en ressort un recueil qui, malgré les sujets multiples et intenses, s’avère plutôt libérateur. Comme mot de fin, nous aimerions vous laisser avec une citation, qui résonne fortement avec l’importance qu’accorde la société coréenne au physique :

“Tu n’arrêtes pas de me dire que je suis belle comme ci, que je suis belle comme ça. Tu ne pourrais pas me dire simplement que je n’ai pas besoin d’être belle ?” (p. 249)


Miss Kim
Cho Nam-joo
Traduit du coréen par Kyungran Choi et Pierre Bisiou
Robert Laffont, 288 pages, 19,90€

A propos

Titulaire d'une licence LLCER Trilangue Anglais-Coréen à l'Université Aix-Marseille, je suis actuellement en M2 d'Etudes Culturelles à l'Université Paul-Valéry. Passionnée par la littérature et le cinéma, les productions coréennes me permettent d'aimer et de comprendre chaque jour un peu plus ce pays.