
Qui n’a jamais rêvé d’attirer l’attention de son idole ? Ne serait-ce qu’un mot doux à un événement, un regard en concert, un signe de main dans la rue ? Pour Anna, Mihee, Nami et Hee-ae, cela ne suffit plus. Admirer de loin Yoseph, ce jeune artiste à la mode, lui promettre une dévotion et un soutien sans faille contre des sourires partagés avec la foule n’est plus assez. Ce qu’elles désirent, c’est l’arracher des griffes d’une industrie carnassière, abolir la distance physique et le choyer de leur amour infini, comme il se doit. N’est-ce pas romantique ?
L’enlever n’est pas le plus difficile. À l’abri des regards dans un chalet reculé, voici qu’elles peuvent déverser leurs passions sur l’idole amnésique. Mais face aux imprévus qui se multiplient et à la paranoïa qui s’installe, les quatre admiratrices ne reculeront devant rien pour garder Yoseph pour elles.
« S’il n’y avait personne pour nous abandonner, pour refuser notre amour, pour piétiner notre cœur, alors il n’y avait aucune raison de vivre. » (p.122)
Holy Boy est le nouvel OVNI de la littérature coréenne – décalé, noir, dérangeant, ce thriller explore les déviances d’une industrie fondée sur les relations parasociales. Au sein de la K-pop, il est du devoir de l’idol d’alimenter le fantasme et de rester « disponible » pour son public. Dans les cas extrêmes, le fan obsessif voit même un droit de contrôle sur l’être convoité : je finance ta carrière, donc tu m’appartiens. Ce phénomène porte un nom : les sasaengs, ces personnes sans considération pour la vie privée des artistes, persuadées que la transgression des limites est une preuve d’amour.
C’est bien ce qui anime Anna lors de l’élaboration de son plan : « Elle savait que son supplice ne prendrait fin que le jour où elle tiendrait Yoseph entre ses bras. » (p.77) Yoseph est un être divin, surnaturel, apparu pour elle et elle seule. Il est l’objet du désir, le martyr sur la Croix. L’enlèvement est justifié par une harmonie des énergies entre lui et ses ravisseuses : « Anna, Nami, Mihee, Hee-ae. Les quatre éléments sont ainsi réunis. Le métal, la terre, le feu, le bois. Yoseph représente le chaînon manquant : l’eau. » (p.71).
Bien sûr, la référence au roman Misery (1987) est assumée : « Mais s’il retrouvait la mémoire ? Les bandages ne suffiraient plus à le retenir dans la chambre – il faudrait probablement lui fracturer les jambes, comme dans Misery. » (p.158) Mais le récit évolue à des années lumières de celui du maître Stephen King, et façonne son identité dans l’absurde et le tabou.
Le premier tiers du roman se dévore. La narration est vive et fluide, mais la linéarité est absente : points de vue croisés, présent et passé entremêlés, anticipations narratives… Ce choix assumé de l’autrice contribue à la paranoïa générale et est accentué par l’intervention de personnages extérieurs dans l’intrigue principale : la mariée, le cadavre dans la mer, les révolutionnaires aux noms d’oiseaux, le manager – comme si plusieurs romans s’écrivaient en même temps. Certes, le procédé est osé et peut rendre le lecteur confus, mais c’est bien là le but : la folie des protagonistes est supposée nous mettre mal à l’aise. L’histoire frôle le rêve lucide, puis est remise en question par la narratrice du dernier chapitre. Il est presque dommage que l’article de journal au début de l’œuvre nous annonce d’ores et déjà une partie de la résolution.
Holy Boy étourdit, dérange, surprend ; il déborde d’étrangeté et d’une sexualité toxique. Lee Heejoo exploite le désir féminin à l’extrême, tout en questionnant les limites de l’amour et les mécanismes parasociaux de l’industrie musicale sud-coréenne. Le roman manque néanmoins d’un trigger warning pour les mentions d’agression sexuelle sur la fin du récit.
Holy Boy
Lee Heejoo
Traduit du coréen par Lee Bee-ah et Cécilia Castelli
Verso Romans, 2026
352 pages, 19,90 €

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