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Interview Park Kun-woong

Park Kun-woong est un dessinateur coréen passionné par l’histoire contemporaine de son pays. Dans Fleur1, œuvre-fleuve de 1550 pages, l’auteur revient, à travers la rencontre et la séparation de deux couples, sur l’occupation militaire par le Japon, la libération, et la guerre de Corée.

Vous abordez dans Fleur et plus encore dans Massacre au pont de Nogunri2 le thème de la guerre de Corée, un sujet habituellement traité par la littérature des années 60-70. Quelle est la valeur de ce témoignage pour la jeune génération d’auteurs?

À l’heure actuelle, il est toujours délicat d’en parler. Depuis les années 2000 on assiste à un léger regain d’intérêt pour les questions historiques, même si la présidence de Lee Myung-bak, avec le retour à une ligne conservatrice dure, n’a pas facilité les différents travaux de réflexion que peuvent mener les auteurs, en particulier les jeunes dessinateurs, sur l’histoire du vingtième siècle coréen. Je me sentais seul au début. Aujourd’hui, de plus en plus d’auteurs abordent ces thèmes. Il faut aussi savoir que la société coréenne, qui aspire constamment à la nouveauté et au progrès technologique, s’accommode assez mal du travail de mémoire ou de retour sur soi : tout va trop vite. Cela reste un gros défi d’amener les tout jeunes auteurs à aborder ces questions et à les intégrer à la diversité des écritures contemporaines. Il y a encore le risque pour celui qui reviendrait sur certaines périodes de l’histoire coréenne, et plus encore s’il aborde le sujet de la Corée du Nord, de se voir accusé de révisionnisme et d’être mis à l’index. En tant qu’auteur, je me suis moi-même beaucoup interrogé : Est-ce que j’ai le droit ? Est-ce que ça passera ? Est-ce que je dois le dessiner, est-ce que je peux le faire ?  J’essaie de garder un certain contrôle afin de ne pas tomber sous le coup de la censure. Je dois laisser au lecteur le soin d’apporter la dernière pierre à l’édifice, il doit terminer mon trait. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de textes dans Fleur. Pour Massacre au pont de Nogunri3 cela a été un peu plus facile, cet événement avait déjà été reconnu par les discours officiels. Je pouvais donc me concentrer sur mon travail stylistique.

Pourquoi avoir choisi de traiter sur plusieurs centaines de pages de cet événement précis de la guerre de Corée?

Mon œuvre est directement inspirée d’un roman de Chung Eun-yong, mais qui ne traitait pas, à mon sens, de manière assez détaillée du massacre au pont de Nogunri.  J’ai donc choisi d’approfondir cet épisode-là. J’ai effectué un gros travail de recherche, consulté de nombreuses coupures de presse et des archives, mené de nombreuses interviews. J’ai voulu, en donnant la parole aux témoins de cet événement, rendre mon œuvre la plus vivante et la plus réaliste possible. Parler de la guerre de Corée, c’est aussi mener une guerre contre l’oubli… Beaucoup d’événements ont été passés sous silence, ou tout simplement oubliés. J’ai commencé à m’intéresser en détail à l’histoire de mon pays lorsque je suis entré à l’université. Il m’est apparu que beaucoup de zones grises subsistaient, de nombreux autres épisodes tels que le massacre au pont de Nogunri mériteraient d’éclater au grand jour, en particulier les exactions sur les populations civiles. Il ne s’agit pas de dénoncer un camp ou un autre, mais de faire transparaître, au-delà de la réalité historique d’un événement qui n’a duré que quelques jours, l’absurdité de ces situations où les gens meurent sans savoir pourquoi… En parler, c’est déjà tenter une explication et éviter que cela ne se reproduise — un travail de mémoire.

Pouvez-vous revenir sur l’aspect graphique de Fleur et de Massacre au pont de Nogunri?

Le premier tome de Fleur est muet pour donner toute sa valeur au travail graphique. J’ai voulu exprimer les différents états psychologiques des personnages en explorant la diversité des courants artistiques. On peut trouver des références à Van Gogh, à la gravure sur bois de style expressionniste allemand, à la peinture coréenne populaire, appelée la « peinture du peuple » (minhwa). Dans Massacre au pont de Nogunri, j’ai opté pour la peinture au lavis. Le travail de l’encre noire sur le papier donne l’impression d’un sentiment diffus, dilué tout au long de l’œuvre, et fait référence dans une certaine mesure à la peinture coréenne traditionnelle. Cette technique m’a semblé la plus appropriée pour évoquer le sentiment qui unit les Coréens, le han (ndlr : sentiment nostalgique que l’on peut rapprocher du Spleen).

Dans Fleur, nous sommes plutôt dans la fresque historique; dans Massacre au pont de Nogunri, dans le récit d’un événement très précis. À chaque fois on est surpris par la taille de vos œuvres, on pourrait facilement parler de « manhwa-fleuve ». Que souhaitez-vous que le lecteur retienne de votre travail de création?

Si vous prenez par exemple la guerre d’Irak, ou d’ailleurs n’importe quel autre théâtre d’événements tragiques, le flux quotidien d’informations auquel vous avez accès par la télévision vous donne l’impression d’une histoire qui se détache de la réalité. L’abondance de l’information, surtout si elle émane constamment de la même source, finit par annihiler la valeur informative et ne permet pas à celui qui la reçoit de mener un travail d’approfondissement et de réflexion. Le spectateur est passif. Le risque est tout simplement qu’il banalise ce genre d’événements jusqu’à ne plus y faire attention.

« J’ai voulu ne pas oublier. Et surtout comprendre. Si on partage la joie, elle s’amplifie. Si on partage la douleur, elle diminue. »

Dans le dernier tome de Fleur, on voit cette scène presque onirique dans laquelle les personnages, arrivant au terme de leur vie, sont réunis enfin. Il y a un lieu pour se réconcilier, se retrouver. Ce lieu est peut-être au-delà, mais il doit exister…


Propos recueillis par Julien Paolucci et Philippe Paolucci.
Traduction : Seungwon Seong.

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