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LEE Chang-dong et la mémoire oubliée

Après l’ouvrage consacré à Kim Ki-duk, les éditions DIS Voir publie un beau volume sur l’œuvre cinématographique de LEE Chang-dong, sous la plume de Véronique Bergen, Jean-Philippe Cazier et Antoine Coppola. Lee Chang-dong, l’un des plus célèbres cinéastes de Corée, ancien ministre, élève du vétéran Im Kwon-taek, est connu pour des films qui, pour beaucoup d’entre nous, restent inoubliables. On se souvient avec émotion d’Oasis, de Peppermint Candy, ou encore de Poetry, tous films consacrés à des personnages qui tentent de s’en sortir par des moyens plus ou moins orthodoxes, dans un monde qui ne leur fait pas de cadeaux et pour lequel, tout espoir semble perdu. Mais point de cinéma militant. Il s’agit pour Lee Chang-dong de réinventer un monde par le jeu de la perception d’images et de sensations qui, faute de toujours pouvoir être ressenties, commentées, expliquées, n’en laissent pas moins de traces chez le spectateur. « Son esthétique se place sous le signe d’un principe d’incertitude, frère de celui qui régit le monde quantique. De nombreux protagonistes des films de Lee Chang-dong font l’épreuve de cette indétermination qui voisine la désorientation. Butant contre une réalité qui demeure opaque, ils errent dans un monde  dont leur échappe une dimension alors qu’ils font main basse sur une autre » dit la philosophe Véronique Bergen. Les films de Lee Chang-dong m’ont toujours impressionné par la souffrance que dégagent ses personnages, une souffrance toujours maîtrisée ou plus exactement toujours accommodée aux aléas de la vie, et à la pression d’une société coréenne dont on peut tout dire, sauf qu’elle assure une vie facile. Lorsque nous avions invité Lee Chang-dong a Aix-en-Provence, le raccompagnant à la gare Tgv, je lui disais combien cette image du film Oasis me hantait, lorsque le personnage débile léger, pas si débile que cela, scie  la branche qui provoque, par son tremblement sous le vent, les cauchemars de la fille handicapée dont il est tombé amoureux. Une combinaison de souffrances physiques et mentales magnifiés par le sentiment amoureux. Mais baste ! Antoine Coppola, dans le texte qui devance l’éclairant interview qu’il mène avec Lee Chand-dong, a bien raison d’évoquer la petite camarade de classe de Burning, bien excitante quand elle danse nue face à la montagne. Façon de dire que si les films de Lee se prêtent à des analyses en formes d’exercices de haut vol, ils sont aussi faits de ressentis, d’images qui surprennent au moment où on  s’y attend le moins : « […] ce que raconte le cinéaste sur ses œuvres, [est] comme un discours parmi d’autres ; un discours auquel il ne faut accorder que peu de crédit ; un discours qui peut même détourner l’attention par rapport à ce qui est vraiment dans le film. » Antoine Coppola rajoute : « Au fil des années, prenant sans vergogne le contre-pied de cinéphiles et de critiques assermentés, prompt à encenser la mystique du génie, Lee est apparu comme un cinéaste qu’on pourrait qualifier de pragmatique, presque terre-à-terre dans sa façon d’aborder la production d’un film ». Jean-Philippe Cazier semble d’accord mais n’oublie pas non plus de préciser : « Si l’on trouve dans les films de Lee Chang-dong des faits dont la cause est explicite et rationnellement pensable,  (il donne des exemples) on trouve tout autant des images dont la cause ou le contexte rationnel sont absents ». Lee Chang-dong cinéaste de l’insaisissable ? Pour répondre à cette question les auteurs se sont partagés trois thèmes : Le corps secret du cinéma, de Véronique Bergen, Esthétique de la disparition, de Jean-Philippe Cazier  et L’art et le peuple, dialogue avec Lee Chang-dong, d’Antoine Coppola. L’ouvrage comporte une biographie, une filmographie et est abondamment illustré.


LEE CHANG-DONG
Véronique BERGEN, Jean-Philippe CAZIER et Antoine COPPOLA,
Éditions Dis Voir, 128 pages, 35 €.

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