Fiction Jeunesse Petits Styles & Cie

Monsieur Ours veut qu’on le laisse tranquille

Noh In-kyung, que l’éditeur Rue du monde nous a fait connaître avec "Monsieur Papa et les cent gouttes d’eau". Une auteure qui charme les lecteurs avec des créations poétiques et profondes, toujours pleines d’humour.

Ce nouvel album-poème de Noh In-kyung aborde cette fois encore le thème de la parentalité dans un style très différent pour se demander : l’amour inconditionnel est-il possible ?

Dans un format à l’italienne, l’aventure se déploie sur un fond gris clair ou vert très pâle inusité en littérature jeunesse. Peu d’éléments de décor, un banc, quelques objets à peine esquissés, les plantes qui ornent les contreplats sous les rayons voilés d’un soleil blanc dessinent un cadre fantastique : l’idée semble être d’installer une atmosphère, à la fois fraîche et reposante. Le héros de l’histoire, c’est un ours, polaire : solitaire. Son museau noir et pointu et le masque souligné d’un trait circulaire sont posés sur une silhouette clownesque mais imposante, évoquant la force et la gentillesse traditionnellement associées au personnage dans de nombreux albums pour enfants. Une allure rassurante, l’image du parent idéal. Cet ours, dont la délicatesse des poses contraste avec une allure pataude qui fait sourire, est un être paisible, qui aime la poésie et la musique, et s’adonne à ces plaisirs délicats en savourant une délicieuse tasse de thé. Sa sérénité va bientôt être troublée par l’apparition d’un couple de lapins en mal de réconfort ; avec eux, la couleur s’invite, rouge, radicale, pétante ! Notre ours en est tout étourdi, envoûté, il s’évertue à accompagner ses nouveaux amis et se retrouve très vite sollicité en permanence par leur multitude d’enfants, petits elfes bondissants, futés et farceurs, qui l’adorent certes, mais bouleversent ses habitudes. Noh In-kyung s’en donne à cœur joie, le rouge fuse, l’agitation rappelle la fièvre des jeux d’enfants dans la neige du tableau de Brueghel. Trop d’enfants, trop de bruit, trop de lumière, trop de rouge ! La multiplication des lapins et leur agitation frénétique fait monter la tension, Monsieur Ours à bout de patience veut retrouver sa tranquillité, mais peine à exprimer son accablement ; jusqu’à quelle extrémité peut conduire l’excès, excès de joie, d’excitation, excès de couleur, excès de fatigue, excès d’énervement ? Noh In-kyung dessine tour à tour l’hésitation, l’incertitude et le souci en superposant plusieurs silhouettes d’un Monsieur Ours qui réfléchit, s’interroge, se désespère. Comment faire pour exprimer la nécessité de la solitude parfois ? La silhouette s’effondre, Monsieur Ours tombe malade : il faut parler. La tendresse illumine les derniers dessins. Monsieur Ours s’endort, les enfants jouent, plus loin. Les derniers contreplats montrent les plantes grandes comme des arbres, entre lesquelles cheminent, souriants, Monsieur Ours et tous ses copains lapins : avec ce renversement des proportions, Noh In-kyung convoque l’imagination pour mieux vivre la réalité. Comme si on y était.

Une histoire pour parler avec ses enfants, mais pas seulement ; une histoire pour parler de la solitude qui n’est pas forcément triste, mais qui aide à se construire, donc qui est légitime et respectable à la fois. Un très bel album.


MONSIEUR OURS VEUT QU’ON LE LAISSE TRANQUILLE
NOH IN-KYUNG
Traduit du coréen par Laurana SERRES-GIARDI
Rue du monde, 72 pages, 18 €.

Documentaliste dans l' Education Nationale, et très impliquée dans la promotion de la littérature pour la jeunesse, j'ai découvert la production coréenne il y a plusieurs années, et j'ai été emballée! Je m'attache donc dans Keulmadang à en partager les délices avec les lecteurs, sans m'empêcher parfois de chroniquer un roman ou une bande dessinée pour les plus grands.

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