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La vieille dame au couteau

Le fruit qui pourrit, allégorie du temps qui passe. Jogak sait que le processus est inévitable, mais elle se saisit du couteau une dernière fois.

© Decrescenzo

À 65 ans, Jogak mène une vie assez solitaire. Discrète dans la vie de tous les jours, elle n’a pas de famille si ce n’est son chien Muyong. En somme, elle est une petite dame comme bien d’autres. Si ce n’est qu’elle est une redoutable tueuse à gage.

Sa vie, elle l’a passée avec un couteau à la main. Tranchante et froide, tout ce qu’elle a appris, elle le doit à son mentor, qui l’a recueillie toute jeune. Aujourd’hui, si ce n’est les quelques railleries d’un jeune « collègue », elle est une membre respectée de la PCE, une organisation de tueurs. Mais voilà, la vieillesse commence à se faire ressentir : légers rhumatismes, quelques pertes de mémoire par-ci par-là, un tremblement de la main à l’occasion, mais rien qui jusqu’à ce jour ne l’empêche de mener efficacement ses missions. Le vrai danger, ce sont les pensées futiles qui ont commencées à éclore dans un coin de son esprit : l’envie d’avoir de jolis ongles, ou encore de se réinventer propriétaire de restaurant de poulet frit pour sa retraite. Un désir de normalité qu’elle n’a jamais ressenti auparavant. Mais un jour, ces légères étourderies lui sont fatales : elle se blesse gravement au dos lors d’un assassinat. En pleine nuit, elle se fait soigner par un jeune médecin, chose qui était imprévue. Seconde erreur : elle le laisse en vie.

Gu Byeong-mo se fait connaître aux prémisses de la littérature coréenne en France avec un brin de fantastique (Fils de l’eau, Les petits pains de la pleine lune). Aujourd’hui, elle offre une histoire plus réaliste, mais tout aussi intense et captivante – le passé fragile de Jogak n’est d’ailleurs pas sans rappeler ses précédentes œuvres, où les relations familiales jouaient un rôle pivot. En rendant à ces personnages cette dimension sensible, honnête, Gu Byeong-mo transmet au lecteur un kaléidoscope d’émotions. L’auteure sait parfaitement allier la tragédie et la douceur éphémère d’instants du quotidien, alterner la tension et le calme.

Les scènes d’action sont saisissantes : il est incroyablement aisé de visualiser les décors, les mouvements, les couleurs, et de réaliser un film dans son esprit. L’âge de Jogak n’enlève rien non plus à sa ténacité : quand vient le moment de son ultime mission, elle se retrouve confrontée à un passé sanglant mais y fait face avec détermination.

La vie de Jogak reflète un peu celle d’une pêche autrefois charnue et fraîche : peu à peu, le fruit perd de sa souplesse, la peau se flétrie, les entrailles se gâtent, le processus est inévitable. Jogak le sait, il est temps de tirer sa révérence sur cette vie de tuerie.

« Elle tend la main vers les fruits ; à l’époque, leur chair moelleuse aurait comblé n’importe quelle bouche, mais ils dégagent aujourd’hui une puanteur aigre. (…) Elle gratte avec ses ongles les restes de fruit bien accrochés aux parois ; attachés aux fleurs de givre qui se forment dans le vieil appareil, ils résistent. »


La vieille dame au couteau
Gu Byeong-mo
Traduit par LEE Tae-yeon et Véronique CAVALLASCA
Decrescenzo Editeurs, 256 pages, 21€.

Vous pouvez retrouver une interview exclusive de l’auteure dans Keulmadang N°5 !

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