© Lee Jung-hyoun / FRMK, 2012.
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Les Jumeaux

Lee Jung-hyoun, une autrice de bande dessinée talentueuse nous livre une oeuvre singulière et envoûtante, Les Jumeaux.

Note
Préalablement publiée en 2002, dans le magazine des éditions coréennes Sai Comics (maisondelaBD.com).
© Lee Jung-hyoun / FRMK, 2012

La première de couverture de ce roman graphique affiche un être au regard figuré par deux cercles vides, tête possiblement posée sur un billot : une introduction intrigante pour un album que l’on prendra le temps de feuilleter posément, car le titre Les jumeaux est énigmatique et la représentation des deux personnages sur la page de titre, dans un style qui rappelle les portraits pleins de gravité de Dante Gabriele Rossetti, laisse présager un récit dramatique.

Il faut donc prendre son temps pour appréhender ce roman graphique de Lee Jung-hyoun. L’entrée en matière, préambule intitulé « La Mort* » est, elle aussi, déroutante, mais l’ensemble est cohérent. Surtout, ce qui retient le regard, c’est cet assemblage entre un récit et sa mise en abyme : deux personnages identiques, enfants à la longue chevelure, déplacent ce qui ressemble à une maison miniature, un jouet. Et puis, le récit entre à l’intérieur de la maison, où les enfants sont également mis en scène et agissent comme des poupées dont ils ont la silhouette figée, leurs allées et venues dévoilant peu à peu des corps affaissés comme des cadavres, çà et là dans les pièces. Un grand poisson apparemment mort gît sur le carrelage. Le récit se referme sur une vue extérieure, également marquée par la mort. Et si la maison était un cercueil ? Ces jumeaux sont-ils des rescapés, des fossoyeurs, ou des assassins ?

© Lee Jung-hyoun / FRMK, 2012.

Le thème des jumeaux, évocateur du mythe des « Jumeaux célestes », est filé tout au long de l’ouvrage. Couple fusionnel, leur figuration est modulable. La couverture déployée offre un double portrait en mode inanimé ; iels ne sont dissemblables que subtilement sur le portrait de la page de titre, et de façon évidente sur la toute dernière représentation, allégorie de la victoire, qui révèle aussi leur antagonisme.

© Lee Jung-hyoun / FRMK, 2012.

Puis l’autrice propose un récit séquencé en trois chapitres, chacun consacré à une action. Une forme de développement de l’introduction. L’ensemble est noir, blanc et gris, il y a du grain qui évoque la matière de la pellicule de film, et participe de cette atmosphère pesante, angoissante. L’intensité et les contrastes font pulser l’image comme une bande son, à la place du texte. L’image vibrante défile, à la fois floue et précisée par la mise en relief des détails. L’espace est géométrisé, la maison, le paysage, tout s’inscrit dans des cases, en plan large, ou successives, suggérant les étapes d’un récit comme pour une mise en page classique, ou bien qui s’insèrent l’une dans l’autre, mise en relief d’un détail, association d’idées, plan rapproché incrusté dans un plan large. Lee Jung-hyoun est designer avec un sens du volume et du rythme dans la mise en scène de l’espace, qu’elle exploite pour créer cet univers fantasmatique.

Dans le premier chapitre, « La Maison des jumeaux (L’Arrivée) », un personnage masculin descend d’un autocar pour entrer dans la maison située à l’orée d’une forêt. Le rythme est régulier, le récit fluide dans des cases distanciées mais de dimensions identiques, deux par page. Les cordes d’une balançoire créent un point d’ancrage vertical. Dans le second chapitre, les cases s’intègrent dans un intérieur là encore tout en lignes verticales et horizontales, pour présenter les détails d’un corps dessiné aussi précisément et gracieusement que pour une étude anatomique, l’expression de la formation de Lee Jung-Hyoun au dessin académique ; une main qui pend au bout d’un bras fin, un pied, des gestes enveloppants comme lorsqu’on soulève un corps : est-ce le personnage masculin qui les manipule dans ces cases posées comme à la suite de celles du premier chapitre, ainsi que peut le suggérer le titre de ce second chapitre, « Le Jumeau (La sortie de la cuisine avec le corps) »? 

© Lee Jung-hyoun / FRMK, 2012.

L’autrice joue avec des temps de récit qui se superposent, par un jeu de variations dans le défilement des cases qui peut suggérer des allers-retours entre présent et passé, comme si les différents épisodes dessinés s’expliquaient les uns les autres. Peu à peu, c’est la vision esthétique du surréalisme qui s’impose comme grille de lecture, jouant sur l’apposition des contraires, réel et fantasme, le bouleversement de la temporalité comme du rythme du récit. La balançoire devient le symbole de cette incertitude.

© Lee Jung-hyoun / FRMK, 2012.

La mise en scène de la mort est centrale : mise à mort ?  Mort accidentelle ? La représentation en est plutôt sordide, corps sans tête, ou analogie des gisants avec le cadavre du poisson, dont les lignes ressemblent dans leur abandon à celle d’un corps humain, ou encore corps dépecé par le découpage en cases du deuxième chapitre. Le rôle des jumeaux reste ambigu, même si le final laisse supposer qu’iels se sont affronté.es. Dans le troisième chapitre, « La Jumelle (La rencontre avec le poisson) », un œil (de poisson ?) s’invite en gros plan et prend la place ; sa présence devient l’intermédiaire du regard du lecteur, pour les dernières scènes qui se referment sur deux corps immobiles, la silhouette figée d’un des jumeaux, comme le pion d’un échiquier s’opposant à l’autre, recroquevillée sur la balançoire avec un simple cercle vide à la place de la tête.  Les deux semblent flotter au-dessus d’un éther mouvant, ou l’eau d’un bassin où s’immerger, comme dans la seconde partie du deuxième chapitre, nouveau retour en arrière. Mais la toute dernière image du livre fait rebondir l’intrigue, et pousse le lecteur à revenir en arrière.

Il serait réducteur de ne voir dans cet ouvrage que l’expression d’un rêve-cauchemar, traitée sur un mode inspiré du surréalisme. L’ensemble a un charme insolite, où le sens se cache dans le jeu des détails, qui peuvent ressembler à des clés. Construire son propre récit à partir des images mises en scène permet d’apprécier et surtout de garder le souvenir de cette lecture inhabituelle, d’un dessin minutieux à l’extrême où chaque détail compte, et où le cadre est une limitation volontaire du regard, avec une programmation des variations des mouvements oculaires selon le mouvement créé par une mise en page où le chaos le dispute à l’ordre. S’absorber dans ce récit, contempler les différents plans, rapprocher les séquences, comparer les mises en scène, apprécier cette atmosphère trouble et troublée par le grain du dessin, tout cela nécessite d’accepter l’étrangeté et le macabre, mais nous fait découvrir aussi l’art d’une autrice singulière et talentueuse.


Les Jumeaux
LEE Jung-hyoun
FRMK, coll. « Amphigouri », 2012
52 pages, 19 €

Documentaliste dans l' Education Nationale, et très impliquée dans la promotion de la littérature pour la jeunesse, j'ai découvert la production coréenne il y a plusieurs années, et j'ai été emballée! Je m'attache donc dans Keulmadang à en partager les délices avec les lecteurs, sans m'empêcher parfois de chroniquer un roman ou une bande dessinée pour les plus grands.