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Cours Papa, Cours !

Kim Ae-ran adopte un point de vue d’enfant pour décrire avec ironie le monde des adultes, et évoque à travers lui une société coréenne sans repère où les familles volent en éclats.

Palli Palli (빨라 빨리)
Signifie « vite, vite » en coréen.
Gajang
Le Gajang (가장) est le chef de famille, le patriarche. Traditionnellement il est considéré comme le pilier moral, économique et symbolique de la famille, et incarne l’ordre social dans le cercle privé.

Courir après le temps, courir après l’argent, le succès, la renommée… Dans la société coréenne contemporaine où tout se fait palli palli* (빨리빨리), les hommes ont tous une raison de courir. Les jeunes comme les vieux, les riches comme les pauvres, les femmes comme les hommes, tous tentent ainsi de conserver leur place, ou d’en gagner quelques-unes, dans un système toujours plus compétitif. Cependant, chez Kim Ae-ran, courir ne mène à rien.

Dans son recueil de nouvelles intitulé Cours Papa, Cours !, paru en 2005, l’autrice adopte un point de vue d’enfant pour décrire avec ironie le monde des adultes. Sa première cible évidente est les pères, et plus particulièrement les mauvais pères. Bien loin de l’idéal confucianiste du Gajang* (가장), ils abandonnent leurs familles, femmes et enfants, pour changer de pays, boire ou tout simplement regarder la télé. À travers eux, Kim Ae-ran évoque une société sans repères, dans laquelle la famille, cœur battant de la société coréenne, vole en éclats.

Le génie de Kim Ae-ran tient en trois grands points : son style, vif, mordant et coloré, ses images burlesques, et l’architecture même de son œuvre. Les cinq nouvelles sont écrites à hauteur d’enfant et s’articulent autour d’un même thème, ou plutôt d’une même figure antagoniste : le père. C’est une galerie de portraits caricaturaux qui fissure avec jubilation l’image du patriarcat coréen.

Dans la première nouvelle, une fille tente de reconstruire l’image du père qu’elle n’a jamais connu. À partir de quelques rares anecdotes confiées par sa mère et une mystérieuse lettre venue des États-Unis elle imagine un homme pris dans une course infinie ; seul face au monde, son père court bêtement et inlassablement vers un but incertain.

« Chaque fois que j’imagine papa, la même scène, obsédante, me revient à l’esprit. Mon père court avec fougue en direction de nulle part. Vêtu d’un bermuda rose fluo, il a des jambes maigres et poilues. »

Derrière cet homme à la fois pathétique et attendrissant Kim Ae-ran dresse le portrait en creux d’une mère célibataire et de sa fille, qui tentent tant bien que mal de refaire famille et de combler le grand vide affectif qu’un père fantôme, dépassé par des attentes sociales et familiales, peut laisser derrière lui.

Cette image réapparait comme un mirage à la fin du livre. Dans la nouvelle intitulée « Un signe d’affection », un petit garçon, passionné par le monstre du Loch Ness est abandonné par son père dans un parc. Ne sachant pas si ce dernier va revenir, le garçon passe sa vie à l’attendre. Dans cette nouvelle particulièrement triste et cruelle, Kim Ae-ran compare ces enfants orphelins à des poissons, coincés dans l’aquarium de leur enfance, condamnés à regarder passer dans le silence les familles encore entières.

« J’ai deux raisons de ne pas courir après mon père. D’abord il doit toujours être à ma recherche, et ensuite je n’ai aucun souvenir de lui. Il me suffisait d’être là où il pourrait à tout moment me retrouver.»

À ces pères absents, s’ajoutent chez Kim Ae-ran des pères inversement oppressants, alcooliques, sans emplois, violents et inutiles que l’on aimerait voir disparaître ou du moins changer mais qui s’accrochent à leurs enfants comme des sangsues. Comment grandir avec eux ? Peut-on s’affranchir d’un père ? Sous l’égide de Schopenhauer, Kim Ae-ran revisite le célèbre dilemme du hérisson : trop proches, les hérissons se blessent mutuellement de leurs piquants ; trop éloignés, ils meurent de froid. Les enfants de ces nouvelles cherchent auprès de leur père un peu de chaleur et d’amour, au risque de se faire mal ; car chez Kim Ae-ran, la nature humaine est parfois encore plus cruelle et absurde que celle des animaux.

À la fois drôles et amères ces nouvelles rendent compte du style virtuose de Kim Ae-ran qui parvient à créer des personnages hauts en couleur tout en donnant à son œuvre une véritable profondeur sociologique. Cours Papa, cours !, reparu cette année chez Decrescenzo Éditeurs, en diptyque avec Ma vie dans la superette, est un ouvrage à ne surtout pas manquer. En plus de nous offrir de sublimes couvertures, ces deux livres sont l’occasion de célébrer une des plus grandes autrices de la littérature coréenne contemporaine.


Cours Papa, Cours !
Kim Ae-ran
Traduit du coréen par KIM Hye-gyeong et Jean-Claude DE CRESCENZO
Decrescenzo Éditeurs, 2026 (réédition)
168 pages, 16€

A propos

Ancienne étudiante en Lettres Modernes, spécialisée en littérature comparée, j’étudie et je mets en perspective la littérature française et la littérature coréenne à travers des thèmes qui me passionnent comme le voyage, la mémoire et l’interculturalité. Je suis également une grande amatrice de cinéma, et en particulier de cinéma coréen.