
Il y a quelques jours avait lieu la 98ème cérémonie des Oscars au cours de laquelle KPop Demon Hunters a une nouvelle fois triomphé en remportant les Oscars du Meilleur film d’animation et de la Meilleure chanson pour “Golden” ; une suite logique à ses sacres précédents aux Critics’ Choice Movie Award, aux Golden Globes et aux Grammy Awards. En prime, une performance inédite de “Golden”, incorporant des éléments culturels coréens comme le pansori et le hanbok, a été merveilleusement exécutée devant une assemblée de célébrités brandissant des lightsticks. Bien que nous ayons été séduits, nous regrettons l’absence d’un autre film coréen : Aucun autre choix de Park Chan-wook, fraîchement annoncé président du jury du Festival de Cannes 2026, a complètement été snobé par l’académie.
Après Decision to Leave, le réalisateur sud-coréen signe pourtant un retour réussi avec cette comédie noire complètement folle. En confiant le rôle principal à Lee Byung-hun (A Bittersweet Life, Squid Game) et les rôles secondaires à Son Ye-Jin (Crash Landing on You), Park Hee-soon (My Name, Squid Game) et Yeom Hye-ran (Demon Catchers, 84m²) entre autres, Park s’appuie sur un casting 5 étoiles d’acteurs familiers qu’on a eu plaisir à redécouvrir.
Park Chan-wook commence son film par une scène édénique. Pour Man-su, tout est là : la femme, les enfants, la belle maison, les deux chiens, le barbecue… Pourtant, l’artificialité assumée des couleurs et de la pluie de pétales de fleurs laisse présager que ce calme est éphémère. Et effectivement, dès la scène suivante, fini le violoncelle : Man-su est replongé dans le brouhaha d’une usine de papiers où il est salarié. Enfin, était salarié. Le tableau commence en effet à se noircir lorsqu’il se retrouve licencié après le rachat de l’entreprise par des Américains. Man-su se promet alors de retrouver un emploi d’ici trois mois, mais quand sa situation n’évolue pas, il se résout à éliminer ses concurrents.
“Aucun autre choix”, ou “어쩔수가없다” dans sa version originale (trad. lit. : « Je n’y peux rien »), devient un mantra dans la bouche de tous les personnages. Pour les Américains, il n’y a aucun autre choix que le licenciement. Pour Man-su, il n’y a aucun autre choix que le recours au meurtre. Mais cela ne signifie pas que le passage à l’acte sera facile. Au contraire, Man-su n’est pas un tueur né. Park prend donc le temps de planter le décor et de mettre son personnage dos au mur, le premier assassinat n’arrive que bien tardivement dans le film. D’ailleurs, toutes les scènes de meurtres sont longues et laborieuses, témoignage de la difficulté de la tâche.
Même si le film est long (2h19), difficile de s’ennuyer tant Park Chan-wook s’amuse techniquement. Ainsi, certains plans sont innovants (il met par exemple une caméra dans un verre de bière) et d’autres sont extrêmement intelligents (comme la scène de l’entretien d’embauche où les recruteurs sont à contre jour, rendant le moment très désagréable pour Man-su). Le montage aussi est dynamique (la scène de transition avec le briquet est devenue virale sur les réseaux sociaux). De plus, le réalisateur jongle entre les genres, en passant du film social, au thriller et à la comédie tout en soignant ses choix musicaux. Et lorsque tous ces éléments sont réunis, cela donne la scène du premier meurtre, sans aucun doute le climax du film : assourdis par “Redpepper Dragonfly” de Cho Yong Pil, les personnages doivent hurler pour se rendre des comptes avant que l’altercation ne tourne au bain de sang.

Si le film nous a fait penser à Bong Joon-ho, c’est bien évidemment pour son atmosphère Parasit-esque. Mais ne vous attendez pas au cinéma de Bong : ici, Park Chan-wook ne fait pas dans la critique de classe. Là où la magnifique maison des Park tranchait avec le miteux entre-sol des Kim, Man-su et ses concurrents vivent dans l’opulence et dans l’extravagance d’une classe sociale qui a réussi. Et quand le licenciement arrive, les conséquences ne sont que minimes. Certes, la maison est mise à vendre, les chiens doivent partir et fini les abandonnements Netflix et les cours de tennis, mais la famille continue à vivre dans la maison et les chiens sont confiés aux grands-parents. Il en va de même chez les autres chômeurs qui soit vivent dans de belles maisons, soit trouvent des jobs alimentaires. Mais si les pertes matérielles ne sont pas vraiment adressées, les répercussions humaines, elles, le sont. Au-delà des meurtres, Park interroge le poids du secret dans la famille, de la méfiance qui s’installe et des responsabilités de chaque membre face à cette nouvelle situation.
Parce qu’ici, c’est contre le capitalisme que Park Chan-wook dresse une violente critique : n’importe qui est remplaçable tant que le travail est fait. Personne n’est à l’abri, pas même un employé vétéran et loyal. Dans ce sens, le film se rapproche donc de la prise de position de Bong Joon-ho dans Mickey 17. Dans son livre Bong Joon-ho, désordre social (p. 108-109), Erwan Desbois cite une interview de Bong pour Libération dans laquelle le réalisateur déclare : “Quand un travailleur se blesse ou meurt, il est immédiatement remplacé par un autre, la vie s’arrête mais le poste lui, continue. Je n’ai fait que pousser ça à l’extrême, à travers le concept d’impression d’humains”. Park s’inscrit dans la même veine mais ici ce sont les travailleurs qui s’éliminent entre eux, trop enfoncés dans un système duquel ils ne peuvent pas échapper.
“Seriez-vous prêts à éliminer vos concurrents dans la course à l’emploi ?”, c’est donc la question que nous pose Park Chan-wook dans son dernier film, plaidoyer contre une société sud-coréenne encore plus capitaliste que jamais. Adaptation du roman Le Couperet de Donald E. Westlake, déjà porté à l’écran par Costa-Gavras, Aucun autre choix est fort du recul et du temps que le réalisateur a accordé à ce projet. Encore à l’affiche dans quelques salles, nous vous conseillons vivement de voir ce film sur grand écran si ce n’est pas déjà fait.
Aucun autre choix
Park Chan-wook
Produit par CJ ENM Studios, Moho Film et KG Productions.
Sorti en France le 11 février 2026

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