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Decision to leave

Dans son dernier film récompensé au Festival de Cannes, Park Chan-wook met en scène deux âmes en errance qu'une enquête rapproche -- un détective insomniaque et la femme du défunt.

En se rendant à la salle de cinéma, nous croisâmes une collègue qui sortait de la projection précédente et qui eut ce conseil bienvenu : « Faut suivre ».


Le cinéma de Park Chan-wook ne s’impose pas d’évidence. Le cinéaste aime bien jouer avec les nerfs du spectateur en multipliant les fausses pistes et les chausse-trappes. Decision to leave est susceptible de diviser : grand film ou brillant exercice ? Maîtrise absolue de la narration ou inutile jeu de pistes ?

Hae-jun, policier aguerri et insomniaque, enquête sur la mort d’un homme survenue au sommet d’une montagne. Suicide, accident, meurtre, on ne sait pas. La femme de la victime, une chinoise parlant le coréen, n’a pas l’air émue de la disparition de son mari. C’est à partir de cette suspicion que Hae-jun va mener une enquête et peu à peu s’éprend de la femme du disparu. L’enquête en filigrane, le film s’appuie sur le jeu du chat et de la souris. Meurtrière ou innocente ? Amour naissant ou simple désir entre les protagonistes ? Les insomnies du policier ne cessent d’interroger le spectateur mais c’est la femme soupçonnée qui lui apporte la solution. Au fil du film, les séances d’interrogatoire deviennent des rendez-vous romantiques dans lesquels ni l’un ni l’autre ne maîtrise l’objet de la rencontre. Interrogatoire peu conventionnel qui ne se déroule jamais dans les locaux de la police. À quoi jouent les deux protagonistes ? Sont-ils pris à leur propre piège ? Celui d’une immigrée battue par son mari, celui d’un policier vivant seul faisant promettre à sa femme de toujours faire l’amour même quand ils seront séparés ? Deux êtres en errance, qu’une enquête rapproche, qui se raccrochent l’un à l’autre comme si cette enquête était la bienvenue. Jamais la lucidité du policier ne cède devant le charme de la veuve. Et pourtant, sans que jamais l’enquêteur se voile la face, ses actes contrediront sa pensée. La dépendance réciproque s’installe, au point que Hae-jun ira jusqu’à falsifier des preuves, juste après s’être approché du dénouement. On se prend de compassion et d’admiration pour ce policier en mal de sommeil, persévérant, lucide de ses faiblesses. La présumée coupable tient la dragée haute, paraît au-dessus de sa culpabilité, au-dessus du désir qu’elle inspire, du désir qu’elle ressent. Le final, surprenant et pathétique, illustre ce beau film, assurément bien maîtrisé, avec des acteurs impeccables.

Park Chan-wook n’est pas connu pour son style direct et linéaire. Il multiplie les ellipses, les flashbacks, les scènes dans lesquelles les personnages n’ont pas à être, les transformant en voyeurs. Évidemment, les images sont belles et les cadrages parfaits, chaque scène est soignée. Les genres se mélangent allègrement, thriller, comédie romantique, humour discret présent. Le film serait presque parfait si le spectateur ne se voyait pas balader en permanence. Être surpris, désarçonné par une telle narration procure du plaisir malgré la surprise. Souvenons-nous du merveilleux contre-pied dans son avant-dernier film Mademoiselle, lorsque la servante ourdit une machination qui se retourne contre elle… Mais l’usage excessif du contre-pied peut provoquer le décrochage. Dans Decision to leave, à une ou deux reprises on a le sentiment que le film pourrait très bien se terminer là, mais non, nouveau clin d’œil du réalisateur, il faut repartir vers d’autres séquences, vers d’autres méandres. « Faut suivre »…


Decision to leave (헤어질 결심)
Park Chan-wook
Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2022

Universitaire. Fondateur des Études coréennes à l'Université Aix-Marseille. Chercheur-Associé à l'Institut de Recherches Asiatiques (IRASIA). Auteur, traducteur, éditeur. Directeur de la revue de littérature coréenne Keulmadang.

2 commentaires

  1. Sophie BAUMONT dit :

    Très bon film . allez le voir, du cinéma ccomme on souhaiterait davantage !

  2. Pascale De Bona dit :

    Malgré le souci constant d’esthétisation de Park chan wook, qui alourdit un récit qui lui se veut subtil, il y a une bonne tension dans le développement et nous partageons les mêmes interrogations que le policier au sujet de la sino coréenne, et au final tout prend sens. Le thème est celui de l’ambiguïté, de son danger pour celle/celui qui la cultive et de son attrait irrésistible pour celui/celle qui la subit.