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Minari, un rêve coréen

Minari, un film de Lee Isaac Chung qui raconte l'exile d'une famille coréenne en Amérique dans les années 80.

tornade
L’Oklahoma est une région de tornades.
dictature
La Corée du Sud est alors sous dictature militaire depuis 1961, et jusqu'en 1988.
conjuration
Allusion au Kut (ou Gut), le rite chamanique coréen.
banchan
Plat d'accompagnement, servi dans de petits contenants et à partager.

Toujours à l’affiche, Minari est un film de Lee Isaac Chung. Une famille coréenne des années 80, dans le grand courant des flux migratoires de l’époque, s’exile en Amérique. Une famille des délaissés de la modernisation, en quête d’un autre rêve, américain d’abord. Le père de famille croit avoir trouvé la bonne idée en cultivant dans l’Oklahoma des légumes coréens qu’il pense vendre à la diaspora asiatique, notamment par le biais de la communauté coréenne en Amérique. Le rêveur achète un mobile-home miteux au milieu de nulle part et si ses deux enfants n’ont pas l’air d’être troublés par l’habitat, sa femme, elle, rêvait d’autre chose. Une première fissure apparaît dans le couple, mais selon la culture coréenne, la famille, ciment social, doit tenir bon. Voilà donc, cette famille assignée aux grands espaces américains, désespérants de vastitude, vivant dès le premier soir sa première tornade dans un mobile-home qui prend l’eau. Mais rien n’arrête Jacob, le père, persuadé qu’il a trouvé la terre idéale (promise).

Lesté d’une compétence que l’on n’avait pas vu venir, il fait pousser de magnifiques légumes, qui pourriront bientôt lorsque le puits s’assèchera. Il faut bien vivre et le couple continuera son travail de « sexeur », exercé dans un autre État, autrement dit trieur de sexes de poussins ; les mâles, invendables, étant incinérés vivants. À ce jeu, la femme trie bien moins vite que son mari, hésitant toujours à distinguer le (mauvais) mâle de la (bonne) femelle.  Il n’est pas interdit d’y voir un clin d’œil au père en constante recherche, dans le film, de masculinité et d’affirmation de sa responsabilité paternelle. Jacob mène un double combat : affirmer sa capacité de père capable de protéger et faire vivre sa famille, au nom d’une hyper responsabilisation qui puise son origine dans la culture coréenne des années-pivot 70 et dans le rapport quasi démiurgique qu’il entretient avec la nature.

Jacob (le père dans le film) est le fils d’Isaac (le réalisateur du film) dans la Bible. Tandis qu’il prend un jour du repos, il rêve d’une échelle reliant la terre au ciel. Des anges vont et viennent sur cette échelle ; ce faisant il prend possession de la terre sur laquelle il se repose, tandis que Dieu lui dit « Cette terre sur laquelle tu reposes, je la donnerai à toi et tes descendants » (Genèse 28 : 13). Le symbole biblique épouse la tonalité du film dans lequel la vie se déroule, de saynète en saynète. Ainsi, Jacob et Monica, tous deux dans la nécessité de fonder une nouvelle terre, divergent en réalité dans leur intérêt. Jacob se sert de l’échelle mythique pour relier la Corée à l’Amérique, et postule implicitement que son assimilation à la terre américaine est conditionnée par la forme coréenne de son enracinement. Ce n’est pas le rêve américain pour lequel il travaille sans relâche mais bien le rêve coréen d’une connaissance parfaite de la nature, comme fondement de son futur triomphe. Jacob ne doute pas contrairement à sa femme Monica qui a quitté sa terre natale, sans conviction autre que croire au rêve prométhéen de son mari. Sa confiance en lui lentement s’ébréchera. C’est souvent le regard perdu au loin qu’on la surprend. Lorsque la grand-mère, amusante, fantasque, joueuse invétérée, est appelée par sa fille et débarque, elle bouleversera l’ordre un peu trop sage de la famille, coincée entre travail acharné et intégration (essentiellement) religieuse dans la communauté du coin. À partir de son arrivée, l’ordre familial se re-dispose, sans que les difficultés de la famille s’interrompent. On assiste alors à des séances de conjuration dispensées par un illuminé (excellent Will Patton), qui s’est épris d’amitié pour le couple, pour raviver sans doute des souvenirs de la guerre de Corée qu’il fît autrefois.

Dès les premières images, le cadre est posé. Le tarif d’un sourcier convoqué pour indiquer l’emplacement de l’eau sur le terrain est refusé et voilà le père qui, voulant se débrouiller seul, donne à son fils David une leçon : « Que fait un Coréen face à un problème ? Il réfléchit ». En foi de quoi, il montre à son fils comment observer un terrain, puis creuse un puits, qui après avoir donné de l’eau quelque temps, s’assèche, entrainant la catastrophe redoutée de tous les agriculteurs. Le père ne s’avoue pas vaincu, il répète à l’envi qu’il lui faut travailler et bien faire vivre sa famille. Une obsession dans la culture coréenne où les pères de cette époque sont responsables des revenus de la famille. Comme les poussins qu’il trie, il semble obsédé par l’élimination des « mauvais » mâles. D’un seul coup d’œil, il sait distinguer le bon du mauvais, l’utile de l’inutile, la vie de la mort. La peur paternelle, peur de castration, témoigne de la confiance limitée que lui accorde sa femme au fur et à mesure du film. Le père occupe dans le film une place contestée, résonnant curieusement avec la crise de masculinité qui s’étend dans les nations industrialisées (particulièrement vivace en Corée à ce moment). Mais quand le malheur frappera le néo-agriculteur, la famille formera bloc. Dans une pièce, ils dorment tous ensemble, côte à côte, comme dans la Corée d’autrefois, quand il n’existait pas de chambre individuelle pour les enfants. Lorsque surgit la fantasque grand-mère, elle dissout l’inquiétude qui plane sur la famille mais apporte aussi le bon sens qui fait défaut à Jacob ; près du puits asséché, elle plante dans un sous-bois traversé d’un cours d’eau du minari, que l’on voit traduit par céleri, ou persil d’eau, ou encore cresson, oubliant qu’il s’agit de minari dont les Coréens sont en général friands. Riches et pauvres le mangent le plus souvent en tant que banchan. Tandis que Jacob tentait de faire preuve de sciences en cherchant de l’eau, la grand-mère repérait, à peine plus loin que le puits de Jacob, un cours d’eau ombragé. Le sens de l’observation de la grand-mère l’emporte sur la théorie séduisante mais fausse du gendre. Et la culture traditionnelle coréenne d’appartenance sur la néo-culture de référence.

Les œuvres biographiques sont pour la plupart, sinon toujours, emplies de nostalgie. Et de la nostalgie, le regret est souvent proche. Regret de Monica d’avoir accepté trop facilement l’idée de son mari. Dans une période où est mal vécu cet exil forcé, le regret affleure dans les conversations, dans les gestes, tel ce moment où la grand-mère déballe les produits frais ramenés de Corée sous le regard ravi de sa fille. Si Monica ne semble pas mettre en mots la nostalgie (au sens premier du terme, le mal du pays), elle multiplie les signes par lesquels la culture coréenne reste présente en elle. Et bien qu’elle s’inscrive dans une nécessaire intégration au pays et à la communauté immédiate, elle garde une distance critique et ne place pas les enjeux à la même hauteur que son mari.

Minari donne l’impression d’une œuvre longtemps retenue par son auteur qui soudain libère mille feux d’artifice. Minari est un beau film, doux, parfois trop lisse, sauf quand Monica (superbe Yu Yerin, toute de frustration retenue) perd confiance et se montre ferme. La famille, au centre des images, laisse peu à peu la place au petit garçon David, et à la grand-mère qui devient soudain la pierre angulaire du dispositif scénique. Ce petit fils accepte mal sa grand-mère qu’il qualifie de fausse-grand-mère, au motif qu’elle ne fait pas de cookies, et qu’elle « sent » la Corée, avant de s’attacher à elle. Et dans cette fusion toute nouvelle, ils échangeront symboliquement leurs maladies. Le petit David guérira de sa cardiopathie tandis que la grand-mère fera un AVC. Au milieu des symboles, le minari occupe la première place. Par sa présence, il rappelle le pays d’origine. Il rappelle aussi que ce symbole de la vigueur bien qu’il pousse dans la boue, comme le lotus, symbole bouddhique, ravit les sens et revigore l’espoir. Symbole de vitalité et de résistance, il est aussi symbole d’adaptation. En cas de sécheresse, contrairement aux légumes de Jacob, il ne meurt pas et continue de croître. Ce purificateur, capable de détoxifier un empoisonnement (avec le poisson toxique Bok, par exemple) est un symbole de vie. Il vient rappeler combien la Corée, absente, est pourtant présente dans ce beau « film américain ».


Minari
Lee Isaac Chung
2020, Plan B Entertainment

1 Kommentar zu “Minari, un rêve coréen

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