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Manhwa Memoria

L’attente

« J’ai abandonné ma mère » : l’écho de toutes les séparations, forcées ou moins forcées.

Les mauvaises herbes
Éditions Delcourt, 2018.
Albums
Alexandra Kim la Sibérienne, aux éditions Cambourakis. L’arbre nu, aux éditions Les Arènes. Jun, aux éditions Delcourt, collection Encrages.
témoignage
Elle-même a raconté un épisode terrible de cette époque dans Jiseul, publié aux éditions Sarbacane, en 2015. Lire aussi l’interview de Park Kun woong par J. Paolucci, sur keulmadang.com
Le chant de mon père
Editions Sarbacane, 2012.
entretien
En regardant Edmond Baudoin, dans Keum suk Gendry Kim, la mémoire coréenne, entretien réalisé par Laurent Mélikian et François Rissel pour actuabd.com, le 21 juin 2021.
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À Séoul, de nos jours, Jina décide de déménager sur l’île de Ganghwa, à la campagne. Elle y pense depuis longtemps, mais la présence de sa mère qui vit non loin d’elle l’a retenue. Car elle entretient avec la vieille dame de quatre-vingts ans une relation très étroite, très intime. Alors que sa mère vieillit, Jina adopte vis-à-vis d’elle des réflexes protecteurs, lui prodiguant conseils et soutien. L’atmosphère s’installe au fil des chapitres qui rythment le récit de cette relation mère-fille, créant un cadre pour l’évocation de l’histoire contemporaine de la Corée. Au fil des conversations et des souvenirs égrenés par les dessins, le lecteur découvre que lors de la Guerre de Corée, Guija a fui le Nord avec son mari et ses deux enfants, mais qu’en chemin, ils se sont perdus. L’homme est resté au Nord avec leur fils de quatre ans, Sangil, pendant que Guija, contrainte d’abandonner sa famille, s’exilait vers le Sud avec sa fille, encore bébé. Prisonnière de ces souvenirs tragiques, Guija n’a jamais cessé d’espérer retrouver son petit garçon. Keum Suk Gendry-Kim déroule l’histoire de cette tragédie de la Séparation.

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Forte du succès international de l’album Les mauvaises herbes, et en France de trois albums parus en 2020, l’artiste Keum Suk Gendry-Kim continue de se lancer des défis pour aller toujours plus loin dans la recherche de l’expressivité graphique. Elle poursuit également son exploration de l’autofiction puisque dans L’attente, paru chez Futuropolis, elle évoque les répercussions immédiates du déclenchement de la guerre civile et ses conséquences après la partition de son pays, la Corée, dont sa famille a été elle aussi victime.

Mais si en France, l’intérêt pour l’histoire tragique de la Corée se développe, il n’en va pas forcément de même dans ce pays lancé à toute allure dans la course au modernisme et dont le train d’enfer n’est pas près de ralentir. « Les enfants, ça ne les intéresse pas, ils n’ont pas connu la guerre » dit un personnage. Les abus et les victimes de l’Histoire passent ainsi les uns après les autres au second plan, et les témoins gagnés par l’âge disparaissent sans faire de bruit, sauf si un auteur s’empare du sujet… Les artistes se surpassent donc dans la création de romans graphiques mémoriels ou sociétaux remarquables, mais pour être lus, ils devront bientôt formater leur œuvre selon les exigences du webtoon, la bande dessinée verticale à lire en ligne sur téléphone mobile.

Aussi doit-on savourer l’exceptionnelle qualité du travail de la persévérante Keum Suk Gendry-Kim, en tant que témoignage, pas si nombreux dans la bande dessinée, et comme œuvre graphique combinant les influences et les ambitions. Car si la transmission ne passe plus par la famille, unité de base de la société d’autrefois, dynamitée par la guerre, pulvérisée par la modernisation, l’histoire doit pourtant être connue pour être dépassée : on ne peut nier son passé sans risquer de perdre son identité. Et si Keum Suk Gendry-Kim fait volontiers référence à quelques auteurs français, l’usage des outils ancestraux de la culture coréenne, encre de Chine et pinceaux, fait partie de cette volonté de préserver le lien, d’entretenir le souffle et l’énergie du passé.

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Sur la couverture de L’attente, la gravité d’un regard accroche le lecteur, celui d’un petit enfant porté sur le dos de sa maman. Quelle profondeur dans ce regard, quelle mélancolie ! C’est le regard d’une Corée qui renaît des cendres fumantes de la tragédie de la guerre civile. Keum Suk Gendry-Kim explique dans la postface qu’elle a également utilisé les témoignages d’autres familles séparées pour ce récit du souvenir. Il ne s’agit donc pas d’une œuvre strictement autobiographique, mais plutôt d’une biographie collective, à l’échelle d’un pays et d’une époque, les personnages du roman graphique représentant finalement le peuple coréen tout entier.

Dans ce nouvel opus, l’expression graphique de l’artiste s’est éloignée de la stylisation utilisée dans Le chant de mon père, premier volet de ce récit familial. Ce livre-ci s’accomplit dans la quête du détail expressif, le visage marqué de la vieille dame, ses chutes fréquentes, en roulé-boulé tout au long de la page, les attitudes de la vieillesse, les doigts enflés et noués, l’accumulation de ces précisions graphiques concrétisant le passage inexorable du temps. Pour autant, il n’a pas affecté la vivacité des souvenirs. Dans une pleine page très émouvante, leur présence emplit et déborde de la tête des amies qui se retrouvent pour les évoquer.

Le rythme narratif repose sur un minutieux travail de découpage, et on imagine qu’il s’accorde à celui du pansori autrefois chanté par le père, au fil des épisodes d’une vie : l’enfance de la petite Guija dans une Corée d’autrefois, son adolescence marquée par les exactions japonaises, jusqu’au mariage arrangé pour échapper à l’enlèvement et à l’esclavage sexuel, précèdent le récit des évènements de la guerre civile et ses conséquences. Les chapitres s’enchaînent comme une longue modulation que viennent scander plusieurs pleines pages : les tableaux de la nature du passé se frottent à ceux qui représentent la ville d’aujourd’hui, comme un marquage temporel, ou bien encore le souvenir est placé en surimpression d’un visage tourmenté, comme la figuration de l’obsession. Les portraits sont parfois découpés dans une colonne de cases verticales pour focaliser le regard du lecteur, comme un clin d’œil à un nouveau sens de lecture, ou bien la page déplie la décomposition des divers mouvements d’une action, ou de la multitude d’une foule, comme la juxtaposition des images d’un film.

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L’artiste confiait dans un entretien avoir découvert le confort et l’aisance de mouvement que procure la station debout dans l’acte de peindre, l’ampleur du geste du pinceau, la sûreté du trait à l’encre de Chine. La lumière qui naît du noir comme dans les tableaux du peintre Pierre Soulages, doit sa qualité chez Keum-suk Gendry-Kim à ce travail du trait, son épaisseur, son mouvement, la répétition qui crée le relief, la perspective. Cette richesse du geste, déjà remarquée dans L’Arbre nu, par ailleurs hommage au peintre Park Soo-keun, s’exprime dans des évocations extrêmement poétiques et symboliques comme celles de ce pin, l’arbre « majestueux » dont se souvient le frère enrôlé de force dans l’armée impériale japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale. À l’annonce de sa mort, la famille ne récupèrera que ses godillots éculés qui gisent au pied de la silhouette de l’arbre, torturée.

C’est celle aussi du petit Sangil l’enfant perdu, qui s’envole sur le dos d’une grue, celle des sœurs séparées enfants, aux portraits rassemblés dans la jupe de l’aînée devenue une vieille femme, et la double page chargée d’émotion où l’empreinte du père et son enfant disparus est répétée pour envahir l’espace comme l’obsession qui hante la mémoire de la mère-épouse, et laisse un éblouissement permanent sur la rétine du lecteur. L’ensemble des ces audaces graphiques constituent autant de variations qui retiennent l’attention, autant d’irruptions dramatiques fractionnant la linéarité du récit et rappelant sans cesse le caractère insurmontable du traumatisme.

Lorsque dans leur fuite, les femmes ploient sous le poids des ballots noirs qu’elles portent sur la tête, lorsque d’entre les montagnes noires aussi surgit le long serpent de l’exode, le vent souffle dans la nuit, et la neige vole, petites taches de gouache blanche ; et pour les fugitifs mal vêtus, pieds nus parfois, qui voyagent sur le toit des wagons de marchandises, transis de froid, avec le vent s’envole l’espérance de retrouver ceux qu’on a perdus, ceux qu’on a laissés. Et commence l’Attente.

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Keum Suk Gendry-Kim signe là une nouvelle œuvre remarquable, très sensible et émouvante, à laquelle la qualité de son trait apporte force et profondeur. Nul doute que ce titre résonnera pour tous ceux qui chaque jour, ont conscience du poids de la séparation, l’éprouvent dans leur chair, aujourd’hui comme hier, en Corée comme partout dans le monde.

On se souviendra longtemps de la petite silhouette de Guija qui s’éloigne, mains dans le dos…


L’attente
Keum suk Gendry-Kim
Futuropolis, 2021, 26€.

Documentaliste dans l' Education Nationale, et très impliquée dans la promotion de la littérature pour la jeunesse, j'ai découvert la production coréenne il y a plusieurs années, et j'ai été emballée! Je m'attache donc dans Keulmadang à en partager les délices avec les lecteurs, sans m'empêcher parfois de chroniquer un roman ou une bande dessinée pour les plus grands.

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