Le drama drama s'est établi dans le cœur des téléspectateurs grâce à une structure narrative souvent bien reconnaissable, qui n'est pas sans rappeler les romans de l'autrice anglaise Jane Austen...
Le texte qui suit, composé par Frédérique Rafanell, nous a été envoyé dans le cadre du concours d’écriture de Keulmadang, et a été récompensé de la troisième place.
Pour tout lecteur de Jane Austen, autrice du dix-huitième siècle qui allait augurer ce qu’on appelle “le roman victorien” – roman d’amour mais aussi satire sociale –, visionner un dramacoréen est une expérience qui semble étrangement familière. Certains éléments remarquables sur lesquels est fondé le dramane sont pas étrangers à ce qui constitue la narration d’un roman de l’auteure anglaise : la jeune fille est d’un milieu modeste, orpheline ou soutien de famille. L’homme qu’elle aime est riche. Il est le fils aîné, destiné à être l’héritier d’une grosse fortune, ou le cadet adoré du père, ce qui déclenche des luttes intestines dans la fratrie. Les mariages arrangés sont la règle et les parents, souvent décrits comme vénaux, combattent presque toujours l’amour qui se développe entre les deux protagonistes.
Dans les romans de Jane Austen les lieux sont très peu diversifiés. Les héros passent leur temps en aller-retour à pied ou en carriole entre leur propriété et celle de leurs voisins. Ils traversent des salons et des parcs, mais ce ne sont pas de grands voyageurs. À peine se perdent-ils quelquefois dans des jardins en forme de labyrinthes, très à la mode à cette époque. Ainsi les hommes peuvent partir loin en voyage, pour faire du commerce dans les colonies britanniques ou pour faire la guerre. Mais ces voyages sont évoqués sans que l’on ne s’y rende jamais. Dans les dramas, le jeune homme ou la jeune femme sont parfois envoyés en Europe ou aux Etats-Unis pour finir leurs études : mais les scènes à l’étranger sont rarement filmées. C’est un temps suspendu, qui permet au livre ou au drama de faire avancer l’histoire de plusieurs années, et de faire savoir que les héros ont été longtemps séparés. Ce temps de séparation, souvent long, a une importance cruciale dans la construction de l’histoire d’amour, comme nous le verrons plus loin. Si les scènes du roman austenien se déroulent sans beaucoup de changement de décor, c’est essentiellement parce que le roman est écrit du point de vue féminin, et qu’au dix-huitième siècle, le monde féminin se réduit bien souvent à l’espace domestique.
Le drama est lui aussi quasiment presque toujours réalisé du point de vue féminin. Les lieux où se déroulent l’histoire sont souvent les mêmes, et au fur et à mesure des épisodes, ils nous deviennent aussi familiers que les murs de notre cuisine : comme le bureau de l’entreprise où les amoureux sont devenus collègues et où ils se rendent chaque matin pour de nouvelles aventures. Ou comme la maison à deux étages où ils sont obligés de cohabiter, avec sa terrasse sur le toit qui domine Séoul et qui est propice à leurs rencontres clandestines. Cela ne veut pas dire que les femmes ne voyagent pas, qu’elles sont cantonnées comme au dix-huitième siècle à la sphère domestique. C’est que le lieu où se déroule l’histoire n’est pas primordial. Il est nécessaire qu’il nous devienne familier pour qu’ au fur et à mesure nous nous sentions partie prenante de cet environnement, de cet appartement, ce bureau, ce jardin. Nous sommes les observateurs silencieux de ce qui se déroule sous nos yeux. Le lieu s’efface, il ne vient pas gêner ce qui est le plus important à regarder. Ce n’est pas l’action qui est mise en avant, mais les situations impliquant des malentendus, des conflits, des humiliations, les moments d’intense émotion, où les sentiments peinent à être formulés, où l’on bégaie et rougit plus qu’on agit. Le drama comme le roman austinien n’a besoin que d’un décor pour illustrer et décortiquer les remous de l’âme. Et tout comme chez Jane Austen où ce décryptage s’étire sur plusieurs pages, le drama nécessite plusieurs épisodes pour que l’on puisse assister à ce que tous les spectateurs, ou les lecteurs, attendent : la naissance d’une relation. Car ce qui importait à Jane Austen est également ce qui forme la morale des dramas coréens : une véritable histoire d’amour est une relation qui se construit. Il faut du temps et parfois des années. On se déteste au départ, ou l’on n’avoue pas à soi-même ses sentiments amoureux. Dans les romans austeniens, les héros sont obligés de s’exiler en France ou en Italie, ou dans la campagne anglaise. Dans les dramas, ils partent en Europe ou disparaissent dans un village loin de Séoul. Ce détour spatial et temporel est nécessaire, comme une dernière épreuve. Il permet au héros de devenir plus fort et indépendant, puisqu’il doit affronter la solitude et le déracinement, et il met à l’épreuve la résistance de son amour.
Il faut du temps pour que la relation s’instaure, tout comme il faut du temps pour que l’intimité physique existe. Et avant qu’un seul contact puisse avoir lieu entre les deux amoureux, il faudra de nombreux épisodes, des revirements de situation et des séparations déchirantes… et comme au dix-huitième siècle en Angleterre où on tombe malade d’amour, on peut également tomber malade d’amour au vingt-et-unième siècle en Corée du Sud, avec des fièvres et des pertes de connaissance qui nécessitent de longues veillées auprès de l’aimé souffrant…
C’est tout l’art austenien de dégager une tension physique entre deux protagonistes sans que jamais l’un d’eux ne se touche. C’est tout l’art des dramas d’y réussir. Dans les dramas, on ne pose pas la main directement sur le bras de l’être aimé, mais on peut effleurer ce qui lui appartient (le tissu de sa robe, l’épingle de ses cheveux). Ce n’est que par accident que le héros peut serrer la taille de la jeune fille : pour lui éviter une chute, ou la relever d’un évanouissement. Et même quand l’amour est déclaré, il n’y a que très peu de scènes où les amoureux sont en contact physiquement. Leur amour n’a pas besoin de trouver son accomplissement dans les effusions, car ce qui compte c’est que l’on soit sûr que deux esprits se rencontrent, au point où des éléments de la nature s’allient au magique de la relation : la première neige tombe au moment du premier baiser…
Le merveilleux et l’enfance ne sont jamais loin et reviennent sous la forme d’un destin. Et c’est là ce qui différencie sans doute principalement le drama du roman austinien : c’est là que le merveilleux des contes et de l’imaginaire collectif coréen intervient. Ce pays de chamane n’oublie pas ses traditions. Ainsi quand les deux protagonistes se rencontrent, ils ne savent pas encore qu’ils se sont déjà rencontrés. Qu’un événement fortuit les a déjà fait se rencontrer. Que cet événement était caché au fond de leur cœur et qu’il n’avait jamais été oublié. Il était tapi, enseveli par la suite des ans et des jours, prêt à ressurgir à l’occasion d’une phrase ou d’un geste.
Cet événement passé ne vient pas forcément déterminer le futur. Il est juste comme un morceau de papier froissé enfoui dans la poche d’un vieux manteau. Quand on vide les poches le papier se déroule, et la lettre d’amour surgit. C’est ce qui arrive aux héros du drama : une phrase ou un geste de celui que l’on vient de rencontrer nous trouble, et sans le savoir il nous a déjà capturé parce qu’il est l’écho d’un passé lointain. D’un passé où les héros étaient encore des enfants, naïfs et impatients, qui ignoraient la cruauté des temps à venir. Ils ne savaient pas qu’il se passerait un très, très long moment avant de pouvoir se retrouver adultes, étrangers l’un à l’autre. Jusqu’à ce que l’un des deux esquive un geste qui fasse advenir dans le présent ce qui était resté latent, incrusté et secret, et qui prend alors toute sa signification : cet événement passé avait eu lieu pour que ce futur puisse advenir. Cet événement passé qui se réactualise dans un geste du présent, porte en lui la magie de l’enfance. C’est ce qui fait la force de cet amour naissant.
Et toutes les belles-mères ou les pères tyranniques des dramas ne pourront rien contre lui, car nul ne peut briser un amour qui réalise une promesse venue du passé.
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Le texte qui suit, composé par Frédérique Rafanell, nous a été envoyé dans le cadre du concours d’écriture de Keulmadang, et a été récompensé de la troisième place.
Pour tout lecteur de Jane Austen, autrice du dix-huitième siècle qui allait augurer ce qu’on appelle “le roman victorien” – roman d’amour mais aussi satire sociale –, visionner un drama coréen est une expérience qui semble étrangement familière. Certains éléments remarquables sur lesquels est fondé le drama ne sont pas étrangers à ce qui constitue la narration d’un roman de l’auteure anglaise : la jeune fille est d’un milieu modeste, orpheline ou soutien de famille. L’homme qu’elle aime est riche. Il est le fils aîné, destiné à être l’héritier d’une grosse fortune, ou le cadet adoré du père, ce qui déclenche des luttes intestines dans la fratrie. Les mariages arrangés sont la règle et les parents, souvent décrits comme vénaux, combattent presque toujours l’amour qui se développe entre les deux protagonistes.
Dans les romans de Jane Austen les lieux sont très peu diversifiés. Les héros passent leur temps en aller-retour à pied ou en carriole entre leur propriété et celle de leurs voisins. Ils traversent des salons et des parcs, mais ce ne sont pas de grands voyageurs. À peine se perdent-ils quelquefois dans des jardins en forme de labyrinthes, très à la mode à cette époque. Ainsi les hommes peuvent partir loin en voyage, pour faire du commerce dans les colonies britanniques ou pour faire la guerre. Mais ces voyages sont évoqués sans que l’on ne s’y rende jamais. Dans les dramas, le jeune homme ou la jeune femme sont parfois envoyés en Europe ou aux Etats-Unis pour finir leurs études : mais les scènes à l’étranger sont rarement filmées. C’est un temps suspendu, qui permet au livre ou au drama de faire avancer l’histoire de plusieurs années, et de faire savoir que les héros ont été longtemps séparés. Ce temps de séparation, souvent long, a une importance cruciale dans la construction de l’histoire d’amour, comme nous le verrons plus loin. Si les scènes du roman austenien se déroulent sans beaucoup de changement de décor, c’est essentiellement parce que le roman est écrit du point de vue féminin, et qu’au dix-huitième siècle, le monde féminin se réduit bien souvent à l’espace domestique.
Le drama est lui aussi quasiment presque toujours réalisé du point de vue féminin. Les lieux où se déroulent l’histoire sont souvent les mêmes, et au fur et à mesure des épisodes, ils nous deviennent aussi familiers que les murs de notre cuisine : comme le bureau de l’entreprise où les amoureux sont devenus collègues et où ils se rendent chaque matin pour de nouvelles aventures. Ou comme la maison à deux étages où ils sont obligés de cohabiter, avec sa terrasse sur le toit qui domine Séoul et qui est propice à leurs rencontres clandestines. Cela ne veut pas dire que les femmes ne voyagent pas, qu’elles sont cantonnées comme au dix-huitième siècle à la sphère domestique. C’est que le lieu où se déroule l’histoire n’est pas primordial. Il est nécessaire qu’il nous devienne familier pour qu’ au fur et à mesure nous nous sentions partie prenante de cet environnement, de cet appartement, ce bureau, ce jardin. Nous sommes les observateurs silencieux de ce qui se déroule sous nos yeux. Le lieu s’efface, il ne vient pas gêner ce qui est le plus important à regarder. Ce n’est pas l’action qui est mise en avant, mais les situations impliquant des malentendus, des conflits, des humiliations, les moments d’intense émotion, où les sentiments peinent à être formulés, où l’on bégaie et rougit plus qu’on agit. Le drama comme le roman austinien n’a besoin que d’un décor pour illustrer et décortiquer les remous de l’âme. Et tout comme chez Jane Austen où ce décryptage s’étire sur plusieurs pages, le drama nécessite plusieurs épisodes pour que l’on puisse assister à ce que tous les spectateurs, ou les lecteurs, attendent : la naissance d’une relation. Car ce qui importait à Jane Austen est également ce qui forme la morale des dramas coréens : une véritable histoire d’amour est une relation qui se construit. Il faut du temps et parfois des années. On se déteste au départ, ou l’on n’avoue pas à soi-même ses sentiments amoureux. Dans les romans austeniens, les héros sont obligés de s’exiler en France ou en Italie, ou dans la campagne anglaise. Dans les dramas, ils partent en Europe ou disparaissent dans un village loin de Séoul. Ce détour spatial et temporel est nécessaire, comme une dernière épreuve. Il permet au héros de devenir plus fort et indépendant, puisqu’il doit affronter la solitude et le déracinement, et il met à l’épreuve la résistance de son amour.
Il faut du temps pour que la relation s’instaure, tout comme il faut du temps pour que l’intimité physique existe. Et avant qu’un seul contact puisse avoir lieu entre les deux amoureux, il faudra de nombreux épisodes, des revirements de situation et des séparations déchirantes… et comme au dix-huitième siècle en Angleterre où on tombe malade d’amour, on peut également tomber malade d’amour au vingt-et-unième siècle en Corée du Sud, avec des fièvres et des pertes de connaissance qui nécessitent de longues veillées auprès de l’aimé souffrant…
C’est tout l’art austenien de dégager une tension physique entre deux protagonistes sans que jamais l’un d’eux ne se touche. C’est tout l’art des dramas d’y réussir. Dans les dramas, on ne pose pas la main directement sur le bras de l’être aimé, mais on peut effleurer ce qui lui appartient (le tissu de sa robe, l’épingle de ses cheveux). Ce n’est que par accident que le héros peut serrer la taille de la jeune fille : pour lui éviter une chute, ou la relever d’un évanouissement. Et même quand l’amour est déclaré, il n’y a que très peu de scènes où les amoureux sont en contact physiquement. Leur amour n’a pas besoin de trouver son accomplissement dans les effusions, car ce qui compte c’est que l’on soit sûr que deux esprits se rencontrent, au point où des éléments de la nature s’allient au magique de la relation : la première neige tombe au moment du premier baiser…
Le merveilleux et l’enfance ne sont jamais loin et reviennent sous la forme d’un destin. Et c’est là ce qui différencie sans doute principalement le drama du roman austinien : c’est là que le merveilleux des contes et de l’imaginaire collectif coréen intervient. Ce pays de chamane n’oublie pas ses traditions. Ainsi quand les deux protagonistes se rencontrent, ils ne savent pas encore qu’ils se sont déjà rencontrés. Qu’un événement fortuit les a déjà fait se rencontrer. Que cet événement était caché au fond de leur cœur et qu’il n’avait jamais été oublié. Il était tapi, enseveli par la suite des ans et des jours, prêt à ressurgir à l’occasion d’une phrase ou d’un geste.
Cet événement passé ne vient pas forcément déterminer le futur. Il est juste comme un morceau de papier froissé enfoui dans la poche d’un vieux manteau. Quand on vide les poches le papier se déroule, et la lettre d’amour surgit. C’est ce qui arrive aux héros du drama : une phrase ou un geste de celui que l’on vient de rencontrer nous trouble, et sans le savoir il nous a déjà capturé parce qu’il est l’écho d’un passé lointain. D’un passé où les héros étaient encore des enfants, naïfs et impatients, qui ignoraient la cruauté des temps à venir. Ils ne savaient pas qu’il se passerait un très, très long moment avant de pouvoir se retrouver adultes, étrangers l’un à l’autre. Jusqu’à ce que l’un des deux esquive un geste qui fasse advenir dans le présent ce qui était resté latent, incrusté et secret, et qui prend alors toute sa signification : cet événement passé avait eu lieu pour que ce futur puisse advenir. Cet événement passé qui se réactualise dans un geste du présent, porte en lui la magie de l’enfance. C’est ce qui fait la force de cet amour naissant.
Et toutes les belles-mères ou les pères tyranniques des dramas ne pourront rien contre lui, car nul ne peut briser un amour qui réalise une promesse venue du passé.