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Le Tigre et la pastèque

Avec Le Tigre et la pastèque, Lee Gee-eun nous offre un nouvel album inspiré de la tradition coréenne des contes, un récit de métamorphose tonique, coloré, et joyeux !

Littérature jeunesse
Kim Young-hee, « Conte du soleil et de la lune » (Flammarion Jeunesse, 2009). Crowder-Han Susan, « Le lapin, le tigre et l’homme » (Circonflexe, 1998). Han Byeong-ho, « Le bon fils et le tigre sans sourcils » (Mijade, 2007).
© Lee Gee-eun / Cambourakis J, 2026.

Récemment invitée et fêtée au Salon du Livre et de la Presse jeunesse de Montreuil, après Le Tigre et le pissenlit et Chamalloux, Lee Gee-eun choisit une nouvelle fois de proposer à ses jeunes lecteurs un sujet de réflexion qui les aidera à grandir, dans une interprétation d’une drôlerie communicative.

L’histoire débute comme un conte, avec une adresse au lecteur pour capter son attention : la petite mamie qui raconte est un clin d’œil au temps où les leçons de vie se transmettaient grâce aux anciens, présumés les plus sages. Dans la forêt, cette après-midi-là, il fait chaud, très chaud ; tout le monde rêve de mordre dans la chair fraîche et sucrée d’une bonne pastèque, de celles que cultive Mamie Haricot rouge. Le Tigre des neiges, seigneur de la forêt, le plus avisé et le plus fort s’avère aussi le plus efficace : il déniche au creux de l’herbe verte du champ, une belle pastèque au manteau brillant, vert rayé de noir…  Mais voilà, c’est une pastèque douée de la parole ! Elle le met en garde, mais le puissant, rien moins que sage, cède à la gourmandise et prononce ce qui a tout l’air d’une formule magique « Juste une bouchée, et je saurai si tu dis vrai » : dans une succession de poses grotesques illustrant les différentes étapes, le majestueux animal subit une incroyable métamorphose ! Transformé en pastèque, il se met à rouler pour échapper aux animaux lancés à sa poursuite !

© Lee Gee-eun / Cambourakis Jeunesse, 2026.

La fée Lee Gee-eun a l’art de transformer les vieilles légendes coréennes en récits d’aventures pleins de rebondissements inattendus et de péripéties loufoques. Sa relecture des phénomènes fantastiques, magiques, s’appuie sur une représentation graphique toute en rondeurs, pseudo-naïve, des interactions entre personnages du monde sauvage et d’une réalité rurale difficile. Ici, elle décline à l’envi le regard hypnotisé de la troupe d’animaux, pupille noire sur le disque écarquillé et jaune de l’iris, le museau pointé pour flairer, avec au-dessus d’eux en auréole, le mot « Pastèque » qui s’affiche, scandé de multiples fois par des animaux en transe qui courent tous dans la même direction, hallucinés. Comme dans ses ouvrages précédents, l’autrice fait preuve d’un grand sens du rythme narratif en alternant les illustrations pleine page de scènes destinées à captiver l’attention sur des moments-clés, et un découpage de l’action en cases, qui traduit les interactions, le mouvement, la précipitation ; ainsi le texte s’interprète autant qu’il se lit.

© Lee Gee-eun / Cambourakis Jeunesse, 2026.

Par contre, Lee Gee-eun ne fait pas de la leçon qui conclue généralement le conte un objectif éducatif, elle privilégie le traitement satirique peut-être déjà présent dans la version originale, et le portrait moqueur d’une figure symboliquement associée à la force et à la sagesse comme le tigre blanc ; cet esprit commun à plusieurs auteurs d’albums précédemment publiés, est le point fort de son interprétation aussi divertissante qu’éducative !

© Lee Gee-eun / Cambourakis Jeunesse, 2026.

Car alors que la nuit tombe, la lune s’affiche ronde et pleine ; la meute se masse autour du tigre-pastèque qui sent sa dernière heure arriver, la tourne dévoile dans la lumière crépusculaire d’un disque lunaire étincelant, la silhouette courtaude de Mamie Haricot rouge : mise en relief par le cadre temporel, l’action est digne d’un match de rugby. Mamie Haricot rouge s’empare de la pastèque, et court à toute jambes pour échapper à la meute ; elle effectue un dérapage contrôlé, marque l’essai avec un arrêt net et maîtrise totale de sa proie ! Quel sort réserve-t-elle au malheureux Tigre-pastèque ?  

Les couleurs et le mouvement animent ainsi le cadre naturel que l’artiste privilégie pour en faire bien plus qu’un décor. Dans une palette chamarrée, la couleur palpite dans cet album plein de malice, au rythme des péripéties. Camaïeux et fondus servent le portrait de la forêt enchantée, et les quelques touches plus franches comme l’écorce de la pastèque, le fichu rouge de Mamie Haricot rouge ou encore le noir de jais de ses sourcils épais, symbole de sa détermination, s’impriment dans l’esprit des lecteurices comme le sceau d’une autrice au talent d’une vivacité et d’un comique inépuisables, dont on se met derechef à espérer le prochain album dès lors qu’on referme celui-ci !


Le Tigre et la pastèque
먹어 보면 알지: 호랑수박의 전설
Lee Gee-eun
Traduit du coréen par Clémentine Picq
Cambourakis Jeunesse, 2026, 18€
À partir de 4 ans.

Documentaliste dans l' Education Nationale, et très impliquée dans la promotion de la littérature pour la jeunesse, j'ai découvert la production coréenne il y a plusieurs années, et j'ai été emballée! Je m'attache donc dans Keulmadang à en partager les délices avec les lecteurs, sans m'empêcher parfois de chroniquer un roman ou une bande dessinée pour les plus grands.

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