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Le Cycle d’Imjin 2 – Notre peuple 우리 민족

Oscillant entre fiction captivante et objet de mémoire, ce deuxième tome d'une trilogie qui s'annonce déjà emblématique témoigne du travail titanesque d'Hélène Casado pour illustrer avec justesse un pan sanglant de l'histoire coréenne.

Like the Moon Escaping from the Clouds
L’histoire du manhwa "Like the Moon Escaping from the Clouds" est également connue par le biais de son adaptation cinématographique Blades of Blood, du réalisateur Lee Joon-ik.

Depuis quelques années, les voyages temporels, les changements de monde et de corps sont des motifs récurrents des productions coréennes telles que les webtoons et les kdramas (I’m the Queen in This Life, The King : Eternal Monarch, Une bonne journée pour être un chien, A Time Called You…). Contrairement aux Français, les Coréens n’ont pas peur de recourir à ce petit surplus de fantaisie pour transporter leurs lecteurs ou spectateurs dans le monde formidable de la fiction. En puisant dans leurs légendes ancestrales, leurs contes traditionnels et le chamanisme les ressources thématiques et stylistiques de leurs récits, ils mettent en abyme, de manière tout à fait métaphorique, l’extraordinaire pouvoir de ravissement de la littérature et du cinéma.  

Cela, Hélène Casado l’a bien compris. Passionnée depuis plusieurs années par la culture coréenne, elle a fait paraitre en 2023 un roman intitulé Le Cycle d’Imjin : Notre Pays, 우리 나라 (Uri Nara), qui reprend l’idée de changement d’époque. Il raconte l’histoire d’Ha-neul, une jeune fille coréenne du XXIème siècle qui, à la suite d’un accident, bascule dans la Corée du XVIème siècle. Le pays subissant à cette époque les guerres d’Imjin (1592-1598) menées par le Japon, la jeune fille tentera de survivre dans un monde mis à feu et à sang où sa vie et celle de ses ancêtres sont constamment mises en danger. À mi-chemin entre le manhwa de Park Heung Yong Like the Moon Escaping from the Cloud et la trilogie La Quête d’Ewilan du regretté Pierre Bottero, Le Cycle d’Imjin a tout pour plaire : des personnages attachants, des descriptions à couper le souffle et des rebondissements inattendus que nous tâcherons de ne pas divulgâcher dans cette chronique admirative.

Après un premier tome aussi terrifiant que passionnant qui a laissé les lecteurs en suspens, en fin d’année 2023, Hélène Casado a abrégé les souffrances de son lectorat en lui offrant le second tome du Cycle d’Imjin intitulé Notre peuple 우리 민족 (Uri Minjok). On y retrouve notre héroïne, Ha-neul, au milieu de ses compagnons de fortunes, ainsi que les terribles envahisseurs japonais menés par Ukita Hideie qui continuent leur conquête du pays. Depuis un village de résistants, un camp de prisonniers ou la tente des chefs de guerre japonais, l’autrice fait découvrir à ses lecteurs de nouveaux aspects des guerres d’Imjin tels que la construction du fort de Suncheon, l’avancée des Ming, ou les prémices de la résistance coréenne. Par l’intermédiaire de ses personnages : des esprits, des paysans, des joueurs de samulnori, ou encore des soldats japonais, elle décrit les croyances chamaniques et confucianistes de la société coréenne, ses différentes castes, ses vêtements traditionnels, ainsi que ses danses et ses chants.

« Prisonnier dans le camp où les coréens s’entassaient, Kang Nam-gyu se mit à jouer. Il accompagnait ses enfants qu’il pouvait apercevoir derrière la palissade. Les taiko, galvanisés par les sons aigus de l’instrument, accentuèrent la rondeur des leurs. L’apothéose de cette discussion musicale entre leurs deux mondes en guerre apparut alors. »

À l’image du premier tome, Notre peuple est un voyage initiatique, tant pour le personnage principal que pour le lecteur, qui est invité à réfléchir à des notions telles que le racisme et la fraternité, l’ambition et la modestie, ou encore l’idéalisme et le fatalisme. Refusant d’adopter un point de vue manichéen sur les événements et les personnages qu’elle présente, Hélène Casado s’efface de son récit pour offrir à son lecteur l’expérience immersive du témoin. En résulte une lecture particulièrement éprouvante qui récompense ses courageux lecteurs en leur apportant de nouvelles connaissances fondamentales sur la Corée de Joseon. En parallèle de son histoire riche d’informations et d’anecdotes, l’autrice propose à nouveau de longues annexes comprenant des cartes, du lexique, des fiches sur les différents personnages historiques mentionnés dans le roman, ainsi que la liste des sources qui ont servi à l’élaboration du livre. Témoignant du dévouement et de l’enthousiasme de l’autrice pour son sujet, elles donnent à l’œuvre une dimension didactique qui valorise généreusement la Corée. Comme en témoigne le site internet qui accompagne le livre, le travail d’Hélène Casado dépasse le cadre du divertissement pour devenir un véritable objet de mémoire.

« La ville était déserte. Il ne restait pas de bâtiments debout. Des maisons de bois, on ne trouvait plus que leurs traces calcinées. Les murs de pierres des demeures de yangban étaient couchés au sol. Ces murs fendus ou transpercés accueillaient vent comme pluie. Des trainées brunâtres couvraient les papiers déchirés qui pendaient aux portes et fenêtres. Les marus en étaient aussi imprégnés. La terre digérait les corps à moitié enlisés dans le sol. »

Rien dans ce livre n’est laissé au hasard, tout y est pensé, jusqu’au choix du titre qui met en lumière une expression coréenne difficilement traduisible en français : uri 우리. Ce mot que l’on retrouve dans le titre de chaque tome (Uri Nara, Uri Minjok) est un possessif qui traduit un fort sentiment d’appartenance et de collectivité, aussi bien à l’échelle des individus qu’à celle de la nation. Il prend une importance toute particulière dans ce deuxième livre qui s’éloigne légèrement de notre héroïne pour suivre les habitants du village d’Obong, prisonniers des japonais. Loin de chez eux, soumis à d’autres lois que les leurs, ils tenteront dans ce deuxième tome de consolider le lien qui les unit par-delà les castes et leurs antagonismes. En réfléchissant ouvertement à cette notion de collectivité qui est au cœur du mot uri, Hélène Casado met en lumière le concept plus large du han qui est au cœur de l’identité coréenne. Généralement défini comme un sentiment commun à tous les coréens, le han découlerait de plusieurs siècles d’oppression et de résistance. C’est un élan de nostalgie qui devient en littérature : « l’art du regret ». Ce han transparait particulièrement chez le personnage d’Ha-neul qui voit son amour pour le Japon confronté aux souffrances de son peuple martyrisé. Ses regrets, son ressentiment et sa tristesse, subtilement décrits par l’autrice, témoignent de la grande complexité de l’épopée coréenne du XVIème siècle.

« Toute sa vie elle avait lutté pour les droits humains. L’envie d’être enfin reconnue comme coréenne de souche comme ses compatriotes l’avait porté dans les hauteurs du militantisme. Elle s’était insurgée contre la présidence Park et avait porté fièrement le ruban jaune du Sewol. Puis, elle avait grandi, et à force de côtoyer des étrangers, avait décidé de les prendre sous son aile. Il en allait de l’honneur de son pays! Elle veillerait à ce que la Corée soit une terre hospitalière et humaniste, mais ici, dans le plus sombre des tombeaux de l’histoire, ses rêves pacifistes s’écroulaient. »

Dans l’ombre de ce deuxième tome, le lecteur sent finalement que les choses changent et que le dénouement se prépare. Tandis que les coréens tentent de surmonter leurs craintes et tissent de nouveaux liens, il sait de fait que les troupes chinoises se rapprochent. Cette tension que l’on sent monter tout au long de ce deuxième tome laisse présager une fin en apothéose. Ce faisant, le troisième tome déjà intitulé Notre cœur, Uri maeum (우리 마음), est attendu avec impatience par les lecteurs laissés cois devant la fin du dernier livre. De toute évidence, Le Cycle d’Imjin est une œuvre immersive dont on ne peut pas sortir indemne. C’est une véritable prise d’otage de laquelle le lecteur ne pourra se libérer qu’au terme de la trilogie aussi redouté qu’attendu.


Le Cycle d’Imjin 2 – Notre peuple 우리 민족
Hélène Casado
Atelier des Cahiers, 2024
312 pages, 17€

A propos

Ancienne étudiante en Lettres Modernes, spécialisée en littérature comparée, j’étudie et je mets en perspective la littérature française et la littérature coréenne à travers des thèmes qui me passionnent comme le voyage, la mémoire et l’interculturalité. Je suis également une grande amatrice de cinéma, et en particulier de cinéma coréen.

2 commentaires

  1. Veronique L dit :

    A partir de quel âge peut-on lire ce roman ?

    1. Laurie Galli dit :

      Certains passages sont assez crus et ne cachent pas les horreurs de la guerre, donc nous le conseillons plutôt à de jeunes adultes… environ 16 ans et plus !