Chroniques Une société en métamorphose

Propriétés physiques du sentiment

Sept histoires pleines de vaisseaux spatiaux, de créatures aliens et d’inventions scientifiques invraisemblables, à travers lesquelles Kim Cho-yeop parle de compréhension et d'acceptation de la différence.

Introduite en France en 2023 par son roman La Serre du bout du monde, une histoire écoféministe post-apocalyptique, Kim Cho-yeop revient en librairie avec un recueil de nouvelles de science-fiction, Propriétés physiques du sentiment. Nous y retrouvons les deux thématiques chères au cœur de l’autrice, la compréhension et l’acceptation des différences, à travers sept histoires pleines de vaisseaux spatiaux, de créatures aliens et d’inventions scientifiques invraisemblables.

« Pourquoi les pèlerins ne reviennent-ils pas ? » introduit le recueil par la découverte d’un village utopique renfermant un sombre secret. Chaque année, les enfants devenus majeurs sont envoyés sur une planète voisine de celle où se trouve le village. Leur périple dure une année complète, au terme de laquelle certains des pèlerins retournent au village, alors que d’autres n’y sont plus jamais vus. Déterminée à comprendre pourquoi certains pèlerins ne reviennent pas, la petite Daisy s’intéresse aux origines de son village et à l’histoire de celle qui l’a créé, la scientifique Lily Daoudna, spécialisée en modifications génétiques. Ce texte porte un regard sur la recherche de la perfection à tout prix, que l’on retrouve dans l’obsession sud-coréenne pour la chirurgie plastique et l’apparence.

« C’est parce que Lily m’aimait infiniment qu’elle a construit cette ville. »

(p.20)

« Puisque nous n’irons jamais à la vitesse de la lumière », nouvelle éponyme de la version originale du recueil, parle de voyage interstellaire. Anna, une scientifique travaillant au perfectionnement du voyage par distorsion de l’espace, laisse son mari et son fils partir s’installer sur une planète lointaine, Slenphonia, pendant qu’elle termine ses recherches sur Terre. Mais durant ses années de travail, un nouveau moyen de traverser l’univers est découvert : les galeries de matière noire. Ces passages creusés dans la fabrique de l’espace permettent de voyager plus rapidement et à moindre coût ; seul bémol, il est impossible de creuser de nouvelles galeries et celles qui existent ont un nombre de destinations limité dont la planète Slenphonia ne fait pas partie. Alors que l’humanité se tourne toute entière vers les galeries, les navettes voyageant par distorsion de l’espace se font de plus en plus rares. Lorsqu’Anna tente de quitter la Terre pour retrouver sa famille sur Slenphonia, il est déjà trop tard, plus aucun vaisseau ne s’y rend. Ici, Kim Cho-yeop place la figure de la femme scientifique qu’elle aime tant écrire, dans un monde qui progresse plus vite qu’elle, et qui finit par avoir raison de son bonheur.

« Peu importe que nous élargissions le territoire de l’humanité si, à chaque fois, des gens restent sur le carreau… Ne sommes-nous pas simplement en train d’augmenter la quantité de solitude dans l’Univers ? »

(p.159)

Enfin, « Mon héroïne de l’espace » clôt le recueil sur une note à la fois mélancolique et pleine d’espoir. Une jeune astronaute sélectionnée dans un programme de voyage entre les univers, apprend que sa tante Jaegyeong, qu’elle pensait morte, et qui devait participer à la première édition de ce programme, a tout abandonné et disparu quelques jours avant le lancement de la fusée. Alors qu’elle subit les modifications corporelles nécessaires au voyage inter-universel et qu’elle transcende les limites de son propre corps, la jeune astronaute s’interroge sur les raisons qui ont poussée sa tante à s’enfuir. Cette nouvelle est une histoire d’héritage, d’inspiration et d’exploration.

« Elle avait rêvé de l’Univers en regardant Jaegyeong, et était devenue son héritière. »

(p.279)

Propriétés physiques du sentiment est un portrait de l’œuvre de Kim Cho-yeop, une œuvre encore en construction mais où se dessinent déjà quelques thématiques centrales. La figure de la femme scientifique, l’impossibilité de comprendre les autres, le rejet injuste des différences, le désir de pousser la découverte toujours plus loin, … autant de traits caractéristiques des textes de Kim Cho-yeop. Si la traduction de ses nouvelles paraît parfois un peu maladroite, nous espérons cependant que le reste de ses publications trouveront leur chemin jusqu’à la France.


Propriétés physiques du sentiment
KIM Cho-yeop
Traduit du coréen par SON Mihae et Jean-Pierre ZUBIATE
Decrescenzo éditeurs, 2024, 300 pages, 19€

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