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Bong Joon-ho, désordre social

Erwan Desbois nous offre un essai remarquable et accessible sur le cinéma du grand Bong Joon-ho, l'enfant rebelle du cinéma coréen.

Bong-tail
Bong-tail : Bong + détail. Ce surnom a été donné à Bong Joon-ho par ses collègues cinéastes et cinéphiles en réponse à son grand sens du détail, son caractère méticuleux, voire obsessionnel.

Bong Joon-ho, ou Bong-tail pour les intimes, est le vilain petit garçon du cinéma coréen. Joyeux trublion des temps modernes, il a révolutionné le septième art en l’espace de deux petites dizaines d’années. En plus d’être une des célébrités les plus sympathiques de son époque, il est sûrement un des personnages les plus intéressants à étudier. C’est en tous cas ce que le nouveau livre d’Erwan Desbois, Bong Joon-ho, désordre social, nous laisse penser. Aussi agréable que son modèle, ce petit livre regorge d’analyses imagées, d’anecdotes croustillantes et de réflexions profondes sur le cinéma de Bong Joon-ho. Au premier coup d’œil il est difficile d’imaginer tout ce que recèle l’œuvre de ce dernier. Derrière le format blockbuster de Snowpiercer, The Host ou encore Mickey 17 se cachent des métaphores et critiques sociales acerbes, tandis que Mother, Parasite et Memories of Murder sont de véritables leçons de cinéma. Toutefois, avant de vous décrire un peu plus en détails les trésors intellectuels et émotionnels que vous réservent Erwan Desbois et Bong Joon-ho, il nous faut retracer le travail de ce dernier pour prendre conscience de l’ampleur de son influence et de son succès.

Lorsque Parasite a été sacré à Cannes en 2019, le monde entier s’est tourné vers la Corée. On a soudain redécouvert ce Far East du cinéma et remis en lumière ses grands chefs-d’œuvre. Pour rappel, l’âge d’or du cinéma coréen débute dans les années 2000 et 2010 avec dans un premier temps l’émergence et le succès de son cinéma d’auteur : Kim Ki Duk (Printemps, été automne, hiver… printemps en 2003, Locataires en 2004), Lee Chang Dong (Oasis en 2002, Secret Sunshine en 2007, ou encore Poetry en 2010), Hong Sang Soo (Turning Gate en 2003 ou Woman Is the Future of Man en 2004, Conte de cinéma en 2015)… Ces films ambigus à la fois sombres et poétiques reflètent l’esprit traditionnel coréen tout en laissant entrevoir les changements de la modernité.

Dans un second temps, ou plutôt en parallèle, le cinéma coréen connait un mouvement que l’on surnomme « la nouvelle vague coréenne ». Portés par la hallyu, des réalisateurs bricoleurs et provocateurs réalisent une série de films très politiques, sombres et emplis de violence. Souvent esthétisée, cette dernière imprègne toutes les couches de la société, serpent pervers et hypnotique, elle part des bas-fonds, du prolétariat, ou comme dit Erwan Desbois qui cite Karl Marx, du « lumpenprolétariat », pour atteindre les cimes babéliques de la nouvelle bourgeoisie coréenne. Parmi les chefs de file de ce mouvement figure Park Chan-wook, célébré à Cannes en 2004 avec son film Old Boy. C’est un choc qui fait véritablement connaître le cinéma coréen à l’international. Il renouvèlera l’expérience en 2017 avec Mademoiselle, en 2022 avec Decision to Leave et sûrement très prochainement avec No Other Choice qui paraitra en France en février 2026.

Mais il y a aussi et surtout notre fameux Bong Joon-ho. Il débute à l’international avec Memories of Murder en 2003 et renverse le monde du cinéma en 2019 avec Parasite qui remporte la Palme d’Or à Cannes, avant de partir à la conquête d’Hollywood avec ses films Okja en 2017 et Mickey 17 en 2024. Ces deux réalisateurs sont absolument emblématiques de la nouvelle vague coréenne, cinéphiles avant l’heure, fans d’Hitchcock, ils créent une esthétique du tragique, de la pauvreté et de la modernité pour rendre compte des bouleversements sociaux, économiques et culturels de la Corée du XXIe siècle.

« Initiée par les nombreuses soirées passées enfant à regarder en famille des films à la télévision, y compris des classiques étrangers comme Le Voleur de bicyclette (Vittorio De Sica, 1948), ou Le Salaire de la peur (Henri-Georges Clouzot, 1953), la cinéphilie de Bong Joon-ho a pris son essor au début des années 1990 ».

Bong Joon-ho a su capter et illustrer l’esprit de son temps, tiraillé entre une modernité soudaine, radicale, et un conservatisme obtus soutenu par un système patriarcal en apparence inébranlable. Dans son livre-essai, Erwan Desbois souligne à plusieurs reprises le caractère engagé et subtilement polémique de Bong Joon-ho. « Subtilement » car Bong Joon-ho dissimule ses idées derrière toutes sortes de procédés artistiques et littéraires dont le maître mot est « décalage ». Le cinéma de Bong Joon-ho est un cinéma éminemment burlesque et héroïcomique : le réalisateur se saisit successivement de sujets élevés, nobles et sérieux, pour les pervertir à force de gaffes, de trivialités et de vulgarité, avant de donner aux sujets les plus grotesques, ridicules et insignifiants une portée spirituelle, délicate et émouvante. Ce mélange de registres, tragique et comique, que l’on retrouve également dans la littérature coréenne (Cho Se-hui, Kim Young-ha, Go Eun-ju…) est presque devenu le propre du cinéma coréen qui aime ridiculiser ses personnages, les rendre toujours plus humains.

Comme le rappelle Erwan Desbois, les personnages centraux des œuvres de Bong Joon-ho sont presque toujours des héros pathétiques et marginaux. Et tous peuvent être vus comme des films de monstres dans lesquels évidemment, les hommes tiennent le premier rôle en rivalisant de bêtise et de cruauté. Tous semblent être condamnés à la violence. Ses thèmes de prédilection et principaux défauts de ses personnages sont la corruption, l’avidité et l’égoïsme, qui gangrènent la société coréenne en partant du haut pour contaminer le bas.

« Dans les films de Bong Joon-ho, la société est ainsi réduite à ses extrémités : d’une part les nantis évoluant dans leur bulle, de l’autre des êtres démunis, privés de tout, pour qui la violence est le seul recours restant. Il s’agit d’un tableau à peine exagéré de la réalité de la Corée, où la richesse moyenne des 10% les plus riches est 60 fois plus élevée que celle des 50% les moins riches. »

Face à tant de pessimisme certains pourront se demander ce qui fait le succès de Bong Joon-ho et qui poussent les spectateurs à revenir souffrir devant ses films. Le fait est que Bong Joon-ho a réussi à créer un cinéma d’auteur, de genre, fondamentalement, intrinsèquement et résolument populaire. Ses films sont formellement marqués, très soignés de par leur colorimétrie, la photographie, mais aussi leurs effets spéciaux ; de par les thèmes abordés – la violence, la perversion, la folie, mais aussi et surtout la famille, qui exercent de la fascination et grâce auxquelles le spectateur s’investit émotionnellement dans le film – ; de par leur rythme souvent rapide – Bong Joon-ho fait des thrillers, des films d’action, pleins de courses poursuites et d’enquêtes aux innombrables retournements de situation. Contrairement aux blockbusters américains très prévisibles, le cinéma coréen aime surprendre et ne se laisse jamais saisir. Ses films sont des films à sensation, très bruyants ; les personnages très expressifs crient, pleurent et rient toujours intensément ; les bandes sonores sont épiques. Mais aussi et surtout, Bong Joon-ho propose des films ancrés dans le réel et dans la culture coréenne : il donne à voir l’importance des liens familiaux, de la cuisine, de la hiérarchie ; il filme toute la Corée, aussi bien la ville que la campagne. C’est un cinéaste politisé, marqué par la dictature et les violences policières, qui aime représenter la lutte des classes sous tous ses aspects, dans tous les domaines de la vie courante.

« Par l’humour et la mise en scène, le cinéaste marque sa rupture avec le traitement majoritaire au cinéma des sujets de société, le cinéma dit « social », dont la mise en scène et l’écriture aspirent à un enregistrement documentaire du réel […]. La manière de procéder de Bong Joon-ho prend le contrepied de tout cela : la création cinématographique est pour lui une refabrication du réel ».

Finalement, ce que le livre absolument passionnant d’Erwan Desbois nous apprend c’est que Bong Joon-ho, ou Bong-tail comme vous pourrez bientôt l’appeler, ne fait rien au hasard. C’est un cinéphile invétéré, généreux et méticuleux qui repousse sans cesse les limites du cinéma. Même si le livre d’Erwan Desbois s’adresse d’abord à ceux qui ont vu ses films, si vous avez du mal à vous y confronter ou que leur subtilité vous échappe, n’hésitez pas à vous le procurer et à parcourir quelques pages. Il vous aidera à y voir plus clair et vous fera sûrement changer d’avis. C’est un ouvrage remarquable, vif, riche, et très accessible. Avant de vous abandonner à sa lecture, nous soulignons qu’il est un parfait complément de deux vidéos passionnantes : une interview de Bong Joon-ho par Konbini dans le format « Vidéo Club » et le documentaire Yellow Door sur Netflix.


Bong Joon-ho, désordre social
Erwan Desbois
Playlist Society, 2025
128 pages, 17 €

A propos

Ancienne étudiante en Lettres Modernes, spécialisée en littérature comparée, j’étudie et je mets en perspective la littérature française et la littérature coréenne à travers des thèmes qui me passionnent comme le voyage, la mémoire et l’interculturalité. Je suis également une grande amatrice de cinéma, et en particulier de cinéma coréen.

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