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De l’origine des espèces

Dans ce brillant roman de science-fiction, Kim Bo-young réécrit l'évolution et redéfinit la nature humaine à travers les yeux d'une machine.

Trois lois de la robotique d’Asmiov
Les Trois lois de la robotique, évoquées pour la première fois par Asimov dans sa nouvelle « Cercle vicieux » (1942), sont des règles que tous les robots doués de conscience artificielle doivent suivre dans ses textes. Elles ont été reprises par de nombreux auteurs de science-fiction et sont considérées comme une référence majeure du genre.

Loin des odyssées spatiales de son premier recueil de nouvelles, Kim Bo-young nous fait ici voyager vers un futur lointain où notre planète, plongée dans une ère glaciaire, n’est plus peuplée que de robots. L’un d’entre eux, jeune étudiant du nom de Kay ayant du mal à trouver un domaine de prédilection, s’interroge sur le besoin qu’ont certains représentants de son espèce de s’imaginer avoir été créé par un Dieu…

« Bien que la théorie selon laquelle les usines sont des formes de vie sub-robotiques ayant évolué naturellement soit largement admise, le mythe des dieux créant les usines se retrouve aux quatre coins du monde. » (p.94)

Emporté par ses interrogations multiples sur le sens de la vie robotique, Kay en vient même à se demander si les quelques particules organiques – qui survivent tant bien que mal aux températures glaciales de la Terre – ne pourraient pas, elles aussi, être douées de vie. En quelques phrases seulement, Kim Bo-young nous fait comprendre que De l’origine des espèces n’est pas qu’une simple histoire de robots ; alors que ces derniers ont oublié leurs origines et imaginent leur existence due à l’évolution, chacune de leurs découvertes et remises en question nous pousse à nous demander qui de l’homme ou du robot est apparu en premier.

Une fois les premières découvertes vertigineuses de Kay sur la vie organique passées, l’histoire fait un bon dans le temps et la science. Dans la seconde partie du récit, le développement des études de biologie organique a permis de recréer des humains. Or, le retour de ces êtres de chair et de sang réveille chez leurs créateurs robotiques des instincts profondément enfouis, les commandements les plus fondamentaux de leur existence : les trois lois de la robotique d’Asmiov*. Seul Kay semble immunisé contre l’adoration que provoquent les humains chez les autres machines, et il ne peut s’empêcher de s’inquiéter de leur influence. Comment des êtres aussi fragiles sont-ils capables de pousser le moindre robot à tous les sacrifices ? Kay se sent puni d’avoir voulu imiter les Dieux et jouer les créateurs… peut-être que la seule solution est de détruire ce qu’il a engendré.

« Ô quel fou fut-il de n’avoir pas compris cela plus tôt… » (p.137)

Dans ce brillant roman de science-fiction, Kim Bo-young redéfinit la nature humaine et la morale à travers les yeux des machines, et réécrit l’évolution en y ajoutant une leçon sur le libre-arbitre et la cohabitation. Un texte aussi original qu’intelligent, qui confirme encore un peu plus le talent de son autrice.


De l’origine des espèces
Kim Bo-young
Traduit du coréen par Choi Kyungran et Pierre Bisiou
Rivages, 2026
285 pages, 22€

A propos

Étudiante en traduction littéraire coréenne et en édition à l'Université Aix-Marseille. Co-éditrice en chef adjointe de Keulmadang. Je me spécialise depuis plusieurs années dans l'étude de la littérature coréenne, et notamment de la science-fiction.