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La Promesse du souffle

La création de l’alphabet coréen influencée par l’esprit curieux et inventif d’une jeune femme qui brave les codes et les interdits, voilà le scénario prometteur de l’œuvre co-signée par Anne Idoux et Carine Borgi !

Les Lettres du secret, Bae Yoo-an, éditions Chan-ok (Flammarion), collection Matins Calmes, 2010.
© Borgi/Idoux/Rue de Sèvres, 2025

L’historienne et romancière Anne Idoux, et Carine Borgi, illustratrice franco-libanaise qui signe là sa première bande dessinée, composent dans La Promesse du souffle le portrait de la Corée de la deuxième moitié du 15e siècle qui, sous le règne du roi Sejong, a connu une période d’intense progrès scientifique, technique et culturel.

L’historienne utilise ses recherches pour imaginer les circonstances de l’innovation qui sacre l’indépendance culturelle du pays, c’est-à-dire le système d’écriture, un alphabet de 24 lettres aujourd’hui, le hangeul, qui permettra en particulier aux classes populaires de s’emparer de codes écrits correspondant à la langue du pays. Jusqu’à ce jour en France, un seul roman, pour la jeunesse, Les Lettres du secret*, est paru en 2010 sur ce sujet passionnant.

Le récit s’organise autour de la rencontre entre un jeune érudit Yangban et la fille d’un villageois Dal-rae qui s’évertue à trouver une méthode pour apprendre à parler à sa servante quasi muette. Dal-rae est une jeune fille déterminée et audacieuse, qui n’hésite pas à braver les interdits. Illettrée, elle rêve d’apprendre les caractères chinois en usage à l’époque. Un apprentissage quasi impossible eu égard à la complexité et la densité du matériel à disposition, réservé de ce fait à une élite éduquée.

© Borgi/Idoux/Rue de Sèvres, 2025

Dans un scénario que ne renieront pas les amateurs de dramas, interprété en noir en blanc par Carine Borgi dans un dessin au lavis à la fois très documenté et très expressif, Dal-rae enfile un costume masculin et s’enfuit du village loin d’un mariage arrangé, avec la petite Seol, pour rejoindre Kim Ban-Ryu l’érudit.

Le jeune homme doit bientôt partir en Chine rencontrer un linguiste renommé pour réfléchir au projet du roi de créer un alphabet pour que lire et écrire la langue vernaculaire soient accessibles à son peuple. Celui-ci a besoin d’éducation pour consulter et comprendre les lois, et s’émanciper de la tutelle d’une noblesse bien souvent autoritaire et injuste envers lui, mais aussi pour utiliser les traités qui feraient évoluer l’agriculture comme le Nongsa Jikseol, rédigé en caractères chinois et donc inaccessible à ceux-là même qui cultivent la terre.  

Heunminjeongeumhaerye/©goodnewsnetwork.org

C’est à partir de sa réflexion sur la phonologie qu’elle expérimente pour aider Seol (le lien entre le souffle, les sons, et la langue coréenne) que Dal-rae, sans s’en douter, va aider Ban-ryu dans l’élaboration du Hunminjeongeum (훈민정음/訓民正音/ »Les sons corrects pour l’instruction du peuple »).

© Borgi/Idoux/Rue de Sèvres, 2025

À leur retour de Chine, Dal-rae devient suivante de la reine Sohun, modèle de reine chaleureuse et humaine bien éloigné de la représentation fictionnelle habituelle, qui lui fait découvrir la poésie. Dans ses échanges avec Ban-ryu, le lecteur apprend les principes qui ont inspiré le roi Sejong pour la création des consonnes, à savoir la reproduction de « la forme des organes impliqués dans la production des sons ». Pour ce qui est des voyelles, elles correspondent à la combinaison de trois dessins qui représentent l’équilibre du monde entre le yang, le ciel, représenté par un point, le ying ou la terre représentée par un trait horizontal, et l’être humain « force neutre » qui est symbolisé par un trait vertical : trois signes à partir desquels les onze voyelles de l’alphabet coréen seront formées, démonstration à l’appui grâce aux dessins calligraphiés de Carine Borgi.

Ban-ryu est charmé par l’intelligence et l’esprit de Dal-rae, et autant par son joli minois. L’idylle naissante achoppe sur les obstacles traditionnels, la différence de classe, la condition féminine, la séparation entre hommes et femmes, le statut de servante auquel Dal-rae ne peut se résoudre. La jeune femme fuit à nouveau, elle est recueillie dans un village où elle entreprend de transmettre à son tour l’alphabet mis au point par le grand Sejong. Enseignante, elle vérifie amplement l’hypothèse du roi selon laquelle « un homme intelligent n’a pas besoin de plus d’une matinée pour l’apprendre, et même un imbécile peut l’apprendre en dix jours » !

Ban-ryu de son côté va-t-il réussir à surmonter ses principes pour la retrouver ?

La palette chamarrée des couleurs de la nature coréenne et des costumes conventionnels ou des nombreuses cérémonies à l’époque Joseon aurait probablement donné à l’album un relief plus séduisant, et Carine Borgi en maîtrise sûrement les codes, comme on l’imagine si l’on s’attarde sur l’illustration de couverture et la magnifique marine reproduite sur les contreplats. Mais Anne Idoux, quant à elle, a écrit un scénario digne des fictions romanesques d’hier et télévisuelles d’aujourd’hui, qui joue habilement de la vérité historique en la combinant à une intrigue qui maintient jusqu’à la fin les lecteurices en haleine. L’alphabet coréen, aujourd’hui « trésor national », est un sujet qui met l’accent sur l’importance de l’éducation de tous.tes, dans une société éclairée et humaniste, un thème toujours d’actualité et un combat quasi universel. Par ailleurs, l’amour est comme souvent le déclencheur qui permet de dénoncer la triste condition des femmes et celle du peuple de Joseon, due à la rigueur des codes sociaux néo-confucianistes : le renversement de situation qui fait de l’héroïne un modèle d’émancipation devient là aussi un motif d’identification et un exemple de courage.

La Promesse du souffle est ainsi un bel album de bande dessinée qu’un large public d’adolescents et d’adultes amateurs ou néophytes, prendra plaisir à découvrir.


La Promesse du souffle
Anne Idoux et Carine Borgi
Rue de Sèvres, 2025
144 pages, 20 €

Documentaliste dans l' Education Nationale, et très impliquée dans la promotion de la littérature pour la jeunesse, j'ai découvert la production coréenne il y a plusieurs années, et j'ai été emballée! Je m'attache donc dans Keulmadang à en partager les délices avec les lecteurs, sans m'empêcher parfois de chroniquer un roman ou une bande dessinée pour les plus grands.