« Les zombies, ces morts-vivants sans esprits et avides de chair, sont partout. Singuliers produits de la rencontre entre la culture haïtienne et le cinéma américain des années 1960 et 1970, ils ont désormais envahi la culture populaire contemporaine*. »
Dès le début donc, le mythe du zombie est un mythe mondialisé. Mais depuis quelques années, la Corée du Sud s’est habilement emparée du genre au point d’en devenir une véritable figure de proue, notamment dans l’audiovisuel. Il faut dire que la figure du zombie est bien commode : puisqu’elle nous ressemble, elle devient prétexte pour questionner la condition humaine, la civilisation, la mort… Le zombie trouve donc un écho tout particulier dans une société sud-coréenne ultra-capitaliste, ultra-connectée et qui tend vers l’individualisme. Surfant sur le succès mondial de Dernier train pour Busan (Yeon Sang-ho, 2016) et sur l’épidémie de Covid-19, le genre se développe considérablement au tournant des années 2020 notamment avec les K-dramas Kingdom (Kim Seong-hoon, 2019), Happiness (Ahn Gil-ho, 2021) et All of Us are Dead (Chun Sung-il, 2022) ou encore le film #Alive (Cho Il-hyeong, 2020). Depuis, les productions se font beaucoup plus discrètes. Alors, est-ce déjà la fin de l’âge d’or du k-zombie ?
Depuis le fiasco de Peninsula (2020), la suite franchement oubliable de Dernier train pour Busan, Yeon Sang-ho a enchaîné les projets pour Netflix : les séries Hellbound et Parasyte: The Grey, adaptations respectives d’un webtoon et d’un manga, ou encore les films Jung_E et Revelations, passés sous les radars. Si Yeon est fort de diverses expériences (longs et courts métrages, animation, webtoon…), son passage chez le géant américain se ressent dans Colony : tout est prévisible.
Pourtant, l’idée est plutôt bonne. Ignoré par ses supérieurs, Suh Young-cheol (Koo Kyo-hwan) se sert de ses recherches pour concevoir un virus réduisant les Hommes à l’état de zombie. Le scientifique profite alors d’une conférence tenue par le géant de l’industrie biotechnologique dans un gratte-ciel séoulite pour se venger : il y déploie son virus, faisant de son ancien patron le patient zéro, et s’administre l’antidote. Alors que la propagation devient rapide et incontrôlable, l’intrigue se recentre sur un petit groupe de survivants mené par Kwon Se-jung (Jun Ji-hyun), une professeure dans ce domaine.
Si jusqu’ici l’intrigue n’a franchement rien de révolutionnaire, le réalisateur donne à ses zombies de nouvelles dimensions. D’abord de simples créatures rampantes attirées par la lumière, elles vont rapidement se relever sur leurs deux jambes puis réussir à identifier les humains. Si cette évolution est aussi efficace, c’est parce que les zombies peuvent communiquer entre eux : telle une seule entité, ils se partagent des informations. Ainsi, nos protagonistes ne sont pas les seuls à observer les morts-vivants pour essayer de s’en sortir : ils se retrouvent observés à leur tour. Impossible alors de ne pas dresser un parallèle avec l’IA : les zombies se nourrissent des données qui leur sont fournies, les partagent entre eux et les répliquent. Yeon essaie-t-il de proposer une transition entre le zombie-épidémie de l’air Covid et un zombie-intelligence artificielle, symbole d’une préoccupation beaucoup plus contemporaine ?
En effet, il est normal de s’affranchir de l’image simpliste et divertissante du zombie pour lui redonner tout l’intérêt qu’il a, celui de critique de la société. Sauf que le réalisateur ne va pas jusqu’au bout : la faiblesse scénaristique et le manque clair d’enjeux retirent au film tout suspense et toute pertinence. Après tout, le genre du zombie est présent depuis si longtemps qu’il est difficile de se détacher des iconomythes* qui le composent : course poursuite avec des zombies, horde qui submerge les protagonistes, bruit qui émane au pire moment, sacrifice d’un personnage… Chaque scène est prédictible ce qui entraîne une absence de tension et d’implication du spectateur dans un genre pourtant destiné à effrayer ou, a minima, stresser.
Cela est d’autant plus exacerbé que la protagoniste principale est professeure en biotechnologie : un simple coup d’œil lui suffit à comprendre comment les zombies fonctionnent et à trouver des solutions efficaces. Ainsi, plusieurs scènes sont purement didactiques. Quant au reste des personnages, ils ne servent qu’à l’accompagner et on peut regretter leur absence d’approfondissement. Si les personnages de Dernier train pour Busan souffraient d’être stéréotypés, au moins ils étaient développés et attachants. Ici, on ne s’émeut que rarement. Au contraire, on est plutôt exaspéré par leurs décisions et actions très questionnables. On notera d’ailleurs que le réalisateur donne une dimension très anime-esque à certains des personnages : l’antagoniste est juste bourré de charisme et semble intouchable, et le duo Choi Hyeon-seok (Ji Chang-wook) / Choi Hyeon-hee (Kim Shin-rok) est une allusion évidente à Tanjiro et Nezuko (Koyoharu Gotōge, Demon Slayer, 2019-2021).
Dans Dernier train pour Busan, le train était à la fois le reflet parfait d’une société qui avance à toute vitesse sans s’arrêter (ppalli ppalli*) et marquait une nouveauté dans le genre. Le choix d’un immeuble comme lieu d’action dans Colony retombe en revanche dans un schéma beaucoup plus classique. Si la verticalité est un élément souvent mobilisé dans les dystopies*, elle perd ici tout son caractère de critique de classe et permet juste d’offrir l’excuse d’un huis clos dans un lieu où se trouvent beaucoup de personnes. Toutefois, à l’instar de Sweet Home (Lee Eung-bok, 2020), l’immeuble permet de définir un objectif clair : celui de rejoindre le toit pour s’en sortir.
Néanmoins, tout n’est pas à critiquer dans ce film qui possède une certaine portée politique. Par exemple, Yeon interroge l’appétence des médias pour les faits divers dans une scène où des journalistes essaient de dresser le portrait du bioterroriste. De plus, le réalisateur fait grandement référence à la tragédie du Sewol*, un des plus grands évènements de l’histoire contemporaine coréenne. Ainsi, les hauts placés (gouvernement, police, armée) abandonnent sans gêne les petites gens à leur sort tandis qu’ils s’enfuient au moindre danger. Quant aux scènes de manifestations des proches des victimes, elles ne font sans aucun doute référence à la révolution des bougies*, source de la déchéance de l’ancienne présidente Park Geun-hye.
Présenté en séance de minuit au festival de Cannes comme l’avait été Dernier train pour Busan dix ans plus tôt, Yeon Sang-ho continue son histoire d’amour avec les zombies dans Colony. Loin de la médiocrité de Peninsula mais sûrement pas à la hauteur de Dernier train pour Busan, ce nouveau film s’avère être un simple divertissement dont le non-aboutissement est frustrant.
Colony (군체)
Réalisé par Yeon Sang-ho
Produit par Smilegate et Wow Point
Sortie en France le 27 mai 2026
« Les zombies, ces morts-vivants sans esprits et avides de chair, sont partout. Singuliers produits de la rencontre entre la culture haïtienne et le cinéma américain des années 1960 et 1970, ils ont désormais envahi la culture populaire contemporaine*. »
Dès le début donc, le mythe du zombie est un mythe mondialisé. Mais depuis quelques années, la Corée du Sud s’est habilement emparée du genre au point d’en devenir une véritable figure de proue, notamment dans l’audiovisuel. Il faut dire que la figure du zombie est bien commode : puisqu’elle nous ressemble, elle devient prétexte pour questionner la condition humaine, la civilisation, la mort… Le zombie trouve donc un écho tout particulier dans une société sud-coréenne ultra-capitaliste, ultra-connectée et qui tend vers l’individualisme. Surfant sur le succès mondial de Dernier train pour Busan (Yeon Sang-ho, 2016) et sur l’épidémie de Covid-19, le genre se développe considérablement au tournant des années 2020 notamment avec les K-dramas Kingdom (Kim Seong-hoon, 2019), Happiness (Ahn Gil-ho, 2021) et All of Us are Dead (Chun Sung-il, 2022) ou encore le film #Alive (Cho Il-hyeong, 2020). Depuis, les productions se font beaucoup plus discrètes. Alors, est-ce déjà la fin de l’âge d’or du k-zombie ?
Depuis le fiasco de Peninsula (2020), la suite franchement oubliable de Dernier train pour Busan, Yeon Sang-ho a enchaîné les projets pour Netflix : les séries Hellbound et Parasyte: The Grey, adaptations respectives d’un webtoon et d’un manga, ou encore les films Jung_E et Revelations, passés sous les radars. Si Yeon est fort de diverses expériences (longs et courts métrages, animation, webtoon…), son passage chez le géant américain se ressent dans Colony : tout est prévisible.
Pourtant, l’idée est plutôt bonne. Ignoré par ses supérieurs, Suh Young-cheol (Koo Kyo-hwan) se sert de ses recherches pour concevoir un virus réduisant les Hommes à l’état de zombie. Le scientifique profite alors d’une conférence tenue par le géant de l’industrie biotechnologique dans un gratte-ciel séoulite pour se venger : il y déploie son virus, faisant de son ancien patron le patient zéro, et s’administre l’antidote. Alors que la propagation devient rapide et incontrôlable, l’intrigue se recentre sur un petit groupe de survivants mené par Kwon Se-jung (Jun Ji-hyun), une professeure dans ce domaine.
Si jusqu’ici l’intrigue n’a franchement rien de révolutionnaire, le réalisateur donne à ses zombies de nouvelles dimensions. D’abord de simples créatures rampantes attirées par la lumière, elles vont rapidement se relever sur leurs deux jambes puis réussir à identifier les humains. Si cette évolution est aussi efficace, c’est parce que les zombies peuvent communiquer entre eux : telle une seule entité, ils se partagent des informations. Ainsi, nos protagonistes ne sont pas les seuls à observer les morts-vivants pour essayer de s’en sortir : ils se retrouvent observés à leur tour. Impossible alors de ne pas dresser un parallèle avec l’IA : les zombies se nourrissent des données qui leur sont fournies, les partagent entre eux et les répliquent. Yeon essaie-t-il de proposer une transition entre le zombie-épidémie de l’air Covid et un zombie-intelligence artificielle, symbole d’une préoccupation beaucoup plus contemporaine ?
En effet, il est normal de s’affranchir de l’image simpliste et divertissante du zombie pour lui redonner tout l’intérêt qu’il a, celui de critique de la société. Sauf que le réalisateur ne va pas jusqu’au bout : la faiblesse scénaristique et le manque clair d’enjeux retirent au film tout suspense et toute pertinence. Après tout, le genre du zombie est présent depuis si longtemps qu’il est difficile de se détacher des iconomythes* qui le composent : course poursuite avec des zombies, horde qui submerge les protagonistes, bruit qui émane au pire moment, sacrifice d’un personnage… Chaque scène est prédictible ce qui entraîne une absence de tension et d’implication du spectateur dans un genre pourtant destiné à effrayer ou, a minima, stresser.
Cela est d’autant plus exacerbé que la protagoniste principale est professeure en biotechnologie : un simple coup d’œil lui suffit à comprendre comment les zombies fonctionnent et à trouver des solutions efficaces. Ainsi, plusieurs scènes sont purement didactiques. Quant au reste des personnages, ils ne servent qu’à l’accompagner et on peut regretter leur absence d’approfondissement. Si les personnages de Dernier train pour Busan souffraient d’être stéréotypés, au moins ils étaient développés et attachants. Ici, on ne s’émeut que rarement. Au contraire, on est plutôt exaspéré par leurs décisions et actions très questionnables. On notera d’ailleurs que le réalisateur donne une dimension très anime-esque à certains des personnages : l’antagoniste est juste bourré de charisme et semble intouchable, et le duo Choi Hyeon-seok (Ji Chang-wook) / Choi Hyeon-hee (Kim Shin-rok) est une allusion évidente à Tanjiro et Nezuko (Koyoharu Gotōge, Demon Slayer, 2019-2021).
Dans Dernier train pour Busan, le train était à la fois le reflet parfait d’une société qui avance à toute vitesse sans s’arrêter (ppalli ppalli*) et marquait une nouveauté dans le genre. Le choix d’un immeuble comme lieu d’action dans Colony retombe en revanche dans un schéma beaucoup plus classique. Si la verticalité est un élément souvent mobilisé dans les dystopies*, elle perd ici tout son caractère de critique de classe et permet juste d’offrir l’excuse d’un huis clos dans un lieu où se trouvent beaucoup de personnes. Toutefois, à l’instar de Sweet Home (Lee Eung-bok, 2020), l’immeuble permet de définir un objectif clair : celui de rejoindre le toit pour s’en sortir.
Néanmoins, tout n’est pas à critiquer dans ce film qui possède une certaine portée politique. Par exemple, Yeon interroge l’appétence des médias pour les faits divers dans une scène où des journalistes essaient de dresser le portrait du bioterroriste. De plus, le réalisateur fait grandement référence à la tragédie du Sewol*, un des plus grands évènements de l’histoire contemporaine coréenne. Ainsi, les hauts placés (gouvernement, police, armée) abandonnent sans gêne les petites gens à leur sort tandis qu’ils s’enfuient au moindre danger. Quant aux scènes de manifestations des proches des victimes, elles ne font sans aucun doute référence à la révolution des bougies*, source de la déchéance de l’ancienne présidente Park Geun-hye.
Présenté en séance de minuit au festival de Cannes comme l’avait été Dernier train pour Busan dix ans plus tôt, Yeon Sang-ho continue son histoire d’amour avec les zombies dans Colony. Loin de la médiocrité de Peninsula mais sûrement pas à la hauteur de Dernier train pour Busan, ce nouveau film s’avère être un simple divertissement dont le non-aboutissement est frustrant.
Colony (군체)
Réalisé par Yeon Sang-ho
Produit par Smilegate et Wow Point
Sortie en France le 27 mai 2026