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Mater 2-10

Hwang Sok-yong retrace les grandes étapes de l’histoire coréenne moderne avec cet hommage au mouvement ouvrier, entre réalisme historique et élans quasi chamaniques.

Dans cet océan d’insignifiances que nous lisons (ou pas, d’ailleurs) chaque jour, partagées en healing, romance et feel good, apparaît un îlot de littérature en 500 pages sous la plume de Hwang Sok-yong. La postface est en elle-même un manifeste que seul l’auteur pouvait tenir, à savoir le peu de place que la littérature consacre aux mouvements ouvriers.

Depuis les années 80/90, la place du réel en littérature coréenne s’est quelque peu effritée et trouve un aboutissement aujourd’hui dans une littérature légère, faite pour apaiser les douleurs de l’âme. Hwang Sok-yong est un monument de la littérature coréenne contemporaine et on se demande encore comment le prix Nobel a pu lui échapper. Peut-être que l’honneur réside dans sa participation à la liste des malheureux du Nobel : Proust, Kundera, Roth, Joyce, Kafka, une liste est aussi longue que douloureuse à lire.

Le titre Mater 2-10 fait référence à la locomotive à vapeur « Mater Type 2 n° 10 », exploitée par le Bureau des chemins de fer du Gouvernement général japonais de Corée de 1943 à 1946. Le titre coréen est Trois générations de cheminots (철도원 삼대, cheoldowon samdae).

Ce livre est né d’une rencontre entre l’écrivain et un vieil homme à Pyongyang, en 1989, originaire de Corée Sud et du quartier Yeondeungpo où Hwang Sok-yong vécut enfant. De cette conversation, qui se renouvellera une fois, Hwang Sok-yong en tira les prémisses d’un livre qui parait aujourd’hui, trente années plus tard. L’auteur avouera avoir voulu combler une lacune dans l’histoire de la littérature coréenne, l’absence de représentation des ouvriers. Mater 2-10 retrace l’histoire de la Corée, celle de Hwang Sok-yong et de la lutte ouvrière. Trois générations de cheminots retracent en effet l’histoire de la Corée depuis l’occupation japonaise jusqu’à nos jours en une vaste fresque historique et sociale consacrée au monde ouvrier coréen.

Le récit s’ouvre dans la Corée contemporaine. Yi Jino, ouvrier licencié, mène une grève spectaculaire en occupant la passerelle d’une haute cheminée industrielle. Isolé dans le froid et le vide, il dialogue peu à peu avec les fantômes de ses ancêtres. À partir de cette situation présente, le roman remonte l’histoire familiale sur près d’un demi-siècle. À travers trois générations de travailleurs du rail, Hwang Sok-yong retrace les grandes étapes de l’histoire coréenne moderne, avec l’occupation japonaise, la construction des chemins de fer jusqu’à la Libération. Et pendant cette longue période, sur fond de séparation Nord et Sud, on assiste au long dilemme de la famille : faut-il collaborer avec l’occupant japonais, accepter l’horreur des conditions de travail d’une main-d’œuvre coréenne payée moitié moins que la main d’œuvre japonaise, le tout sur fond d’occupation violente de la part du Japon, avec sa cohorte d’injustices, arrestations, emprisonnements, tortures, surveillance policière ?

Ce travail en situation ambiguë traverse toute la famille : collaborer pour survivre ou résister au système colonial. Certains personnages rejoignent les réseaux clandestins indépendantistes ; d’autres tentent simplement de protéger leur famille. Les arrestations, la torture, les grèves et la surveillance policière structurent le roman. On pense, en lisant Mater 2-10 au roman Le Problème humain de Kang Kyeong-ae (Decrescenzo, 2025), lorsque les travailleuses d’une filature sont contraintes d’exercer dans des conditions analogues – l’oppression sexuelle en plus. Comment, tout en échappant à la douleur du travail, elles tentent de participer au mouvement ouvrier naissant.

Le roman mêle réalisme historique, chronique ouvrière et éléments quasi chamaniques ou fantastiques. Les morts parlent aux vivants ; les ancêtres accompagnent les descendants ; les frontières entre mémoire, rêve et réalité deviennent poreuses. Hwang Sok-yong appelle parfois cette approche un « réalisme populaire » nourri des traditions orales coréennes. Le livre est également un hommage explicite au monde ouvrier, que l’auteur estime insuffisamment représenté dans la littérature coréenne. Hwang Sok-yong y projette aussi des éléments autobiographiques : son enfance, son engagement politique et sa proximité avec les milieux ouvriers. Une vie d’écrivain toujours au service des plus démunis, des exclus, et du progrès.

Dans la tonalité actuelle de la production coréenne, Mater 2-10 détonne, résonne. Raison supplémentaire de le lire et de (re)découvrir un pan du réel, passé et présent, de la Corée.


Mater 2-10
Hwang Sok-yong
Traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet
Éditions Picquier, 722 pages, 25€

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