Jean-François de La Pérouse, Voyage de La Pérouse autour du Monde, Paris, Imprimerie de la République, 1797, t.2, pp. 384-385. Disponible sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k109884d/f386.item (page dernièrement consultée le 26 août 2023)
Présents en Chine depuis le XIIIe siècle, les voyageurs occidentaux ont attendu plusieurs longues décennies avant de pénétrer en Corée ; encerclée par la mer et les montagnes, elle avait un air de bout du monde. Pendant des années, elle a renvoyé une image floue et changeante, devenant la source de nombreuses légendes et fantasmes qui s’exprimèrent premièrement dans la littérature viatique. Les premiers navigateurs européens qui mentionnent la Corée la décrivent comme une terre inaccessible et repliée sur elle-même. C’est le cas chez Jean-François de la Pérouse dans son journal de bord de 1787. Alors qu’il longe les côtes de Corée, il décrit l’île Quelpaert, aujourd’hui appelée Jeju, en insistant sur son étrangeté : « Cette île, qui n’est connue des Européens que par le naufrage du vaisseau hollandais Sparrow-hawk en 1635, était, à cette même époque, sous la domination du roi de Corée. […] Elle appartient malheureusement à un peuple à qui toute communication est interdite avec les étrangers, et qui retient dans l’esclavage ceux qui ont le malheur de faire naufrage sur ses côtes* ». Dans cet extrait il alimente la légende du « royaume ermite », replié sur lui-même, et fait écho sans le savoir à la politique isolationniste du royaume de Joseon (1392-1897) mise en place dès le XVe siècle en réaction aux nombreuses vagues d’agressions mongoles, chinoises et japonaise. Il mentionne également le récit qui a fait connaître la Corée aux Occidentaux : celui de l’explorateur hollandais Hendrik Hamel qui, en 1653, fit naufrage avec son équipage sur les côtes de Jeju. Capturé puis relâché par les Coréens, ce navigateur devint célèbre en 1670 lorsque le récit de ses mésaventures parut dans un ouvrage intitulé Relation du naufrage d’un vaisseau hollandois sur la Côte de l’île de Quelpaërts.Ces récits catastrophes, ainsi que le sort violent réservé aux missionnaires chrétiens introduits à partir de 1794 depuis la Chine, donnèrent à la Corée prémoderne une sombre réputation. Aujourd’hui encore ils entretiennent l’idée selon laquelle les premiers rapports entre Coréens et Occidentaux étaient conflictuels et infertiles.
Cependant, la récente sortie en librairie du livre Le Narwal ou les tribulations coréennes d’un baleinier français, de Pierre-Emmanuel Roux, vient nuancer ce phénomène. À mi-chemin entre le livre d’histoire et le roman d’aventure, cet essai revient sur la rencontre en 1851 de l’équipage de Charles de Montigny, premier consul de France à Shanghai, avec des Coréens.
Le Narwal était un baleinier et ses hommes des pêcheurs expérimentés, mais lorsqu’il arrive aux abords de la Corée, environ un an après son départ du Havre, l’équipage est bredouille, épuisé et désorienté. Poussés par la faim et la soif, ils abordent les îles de la côte ouest de la péninsule pour se ravitailler sans savoir qu’une importante garnison militaire les y attend.
« À l’aube naissante, alors que le Narwal demeure ancré au large de Wangdũng, le capitaine Rivallan prend la décision d’envoyer discrètement trois pirogues (ou baleinières) vers une île plus centrale de l’archipel. Il espère y trouver quelques vivres avant les premiers rayons du soleil. Cette manœuvre, qu’il croit furtive, n’échappe pourtant pas à la vigilance des garde-côtes coréens. »
La rencontre se fait au point du jour, dans le calme et la peur. Pierre-Emmanuel Roux décrit les premières impressions, étonnements, maladresses et précautions avec détails. Il donne vie à un épisode fondateur des relations franco-coréennes en soulignant la grande finesse et complexité des politiques diplomatiques coréennes. Il donne à voir les Français à travers les yeux des garde-côtes coréens, faisant apparaître leur étrangeté, les craintes et la curiosité que leur soudaine apparition soulève. À partir des rapports politiques et militaires conservés en France et en Corée, il décrit les efforts de communication des uns et des autres, les tâtonnements, les quiproquos et donne une idée claire de la politique étrangère coréenne du XIXe siècle, celle qui précède la violente expédition militaire de l’amiral Roze en 1866 et l’ouverture forcée de la Corée en 1976 avec le Traité de Kanghwa.
« Faute de pouvoir soumettre les questions habituellement réservées aux naufragés plus « conventionnels », c’est-à-dire les Chinois et les Japonais, Ko Inho étaye son rapport par une description minutieuse des étrangers. Leur apparence, suffisamment singulière, mérite en effet que le commandant leur consacre quelques lignes. Il note que la plupart ont les cheveux blonds et les yeux d’un bleu de jade, mais aussi que certains arborent un crâne rasé, à l’image de leurs favoris. Ce détail capillaire ne manque pas de le troubler car, dans la Corée de l’époque, se couper les cheveux est un acte inconcevable. Le Classique de la piété filiale (Xiaojing), l’un des textes fondamentaux de l’idéologie confucéenne du Chosõn, rappelle en effet que porter atteinte à son corps, chevelure comprise, revient à manquer de respect envers ses parents et est hautement condamnable. »
Malgré des personnages trop réels pour être attachants et un point de vue coréen un peu trop rare, Le Narwal ou les tribulations coréennes d’un baleinier français réussit l’exploit d’être aussi romanesque que didactique. Nul besoin d’être capitaine pour embarquer dans son histoire, n’importe quel novice, jeune mousse, français ou coréen, pourra se délecter des cartes, photographies et extraits de journaux qui le composent. C’est un livre plein de rebondissements, qui suit le cours des îles et donne envie de partir à l’aventure. Alors que nous fêtons cette année le cent quarantième anniversaire des relations franco-coréennes, nous vous invitons donc à lever l’ancre et à lire la genèse de cette amitié interculturelle.
Le Narwal ou les tribulations coréennes d’un baleinier français Pierre-Emmanuel Roux L’Atelier des Cahiers, 2026 264 pages, 25 €
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Présents en Chine depuis le XIIIe siècle, les voyageurs occidentaux ont attendu plusieurs longues décennies avant de pénétrer en Corée ; encerclée par la mer et les montagnes, elle avait un air de bout du monde. Pendant des années, elle a renvoyé une image floue et changeante, devenant la source de nombreuses légendes et fantasmes qui s’exprimèrent premièrement dans la littérature viatique. Les premiers navigateurs européens qui mentionnent la Corée la décrivent comme une terre inaccessible et repliée sur elle-même. C’est le cas chez Jean-François de la Pérouse dans son journal de bord de 1787. Alors qu’il longe les côtes de Corée, il décrit l’île Quelpaert, aujourd’hui appelée Jeju, en insistant sur son étrangeté : « Cette île, qui n’est connue des Européens que par le naufrage du vaisseau hollandais Sparrow-hawk en 1635, était, à cette même époque, sous la domination du roi de Corée. […] Elle appartient malheureusement à un peuple à qui toute communication est interdite avec les étrangers, et qui retient dans l’esclavage ceux qui ont le malheur de faire naufrage sur ses côtes* ». Dans cet extrait il alimente la légende du « royaume ermite », replié sur lui-même, et fait écho sans le savoir à la politique isolationniste du royaume de Joseon (1392-1897) mise en place dès le XVe siècle en réaction aux nombreuses vagues d’agressions mongoles, chinoises et japonaise. Il mentionne également le récit qui a fait connaître la Corée aux Occidentaux : celui de l’explorateur hollandais Hendrik Hamel qui, en 1653, fit naufrage avec son équipage sur les côtes de Jeju. Capturé puis relâché par les Coréens, ce navigateur devint célèbre en 1670 lorsque le récit de ses mésaventures parut dans un ouvrage intitulé Relation du naufrage d’un vaisseau hollandois sur la Côte de l’île de Quelpaërts. Ces récits catastrophes, ainsi que le sort violent réservé aux missionnaires chrétiens introduits à partir de 1794 depuis la Chine, donnèrent à la Corée prémoderne une sombre réputation. Aujourd’hui encore ils entretiennent l’idée selon laquelle les premiers rapports entre Coréens et Occidentaux étaient conflictuels et infertiles.
Cependant, la récente sortie en librairie du livre Le Narwal ou les tribulations coréennes d’un baleinier français, de Pierre-Emmanuel Roux, vient nuancer ce phénomène. À mi-chemin entre le livre d’histoire et le roman d’aventure, cet essai revient sur la rencontre en 1851 de l’équipage de Charles de Montigny, premier consul de France à Shanghai, avec des Coréens.
Le Narwal était un baleinier et ses hommes des pêcheurs expérimentés, mais lorsqu’il arrive aux abords de la Corée, environ un an après son départ du Havre, l’équipage est bredouille, épuisé et désorienté. Poussés par la faim et la soif, ils abordent les îles de la côte ouest de la péninsule pour se ravitailler sans savoir qu’une importante garnison militaire les y attend.
La rencontre se fait au point du jour, dans le calme et la peur. Pierre-Emmanuel Roux décrit les premières impressions, étonnements, maladresses et précautions avec détails. Il donne vie à un épisode fondateur des relations franco-coréennes en soulignant la grande finesse et complexité des politiques diplomatiques coréennes. Il donne à voir les Français à travers les yeux des garde-côtes coréens, faisant apparaître leur étrangeté, les craintes et la curiosité que leur soudaine apparition soulève. À partir des rapports politiques et militaires conservés en France et en Corée, il décrit les efforts de communication des uns et des autres, les tâtonnements, les quiproquos et donne une idée claire de la politique étrangère coréenne du XIXe siècle, celle qui précède la violente expédition militaire de l’amiral Roze en 1866 et l’ouverture forcée de la Corée en 1976 avec le Traité de Kanghwa.
Malgré des personnages trop réels pour être attachants et un point de vue coréen un peu trop rare, Le Narwal ou les tribulations coréennes d’un baleinier français réussit l’exploit d’être aussi romanesque que didactique. Nul besoin d’être capitaine pour embarquer dans son histoire, n’importe quel novice, jeune mousse, français ou coréen, pourra se délecter des cartes, photographies et extraits de journaux qui le composent. C’est un livre plein de rebondissements, qui suit le cours des îles et donne envie de partir à l’aventure. Alors que nous fêtons cette année le cent quarantième anniversaire des relations franco-coréennes, nous vous invitons donc à lever l’ancre et à lire la genèse de cette amitié interculturelle.
Le Narwal ou les tribulations coréennes d’un baleinier français
Pierre-Emmanuel Roux
L’Atelier des Cahiers, 2026
264 pages, 25 €