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Le petit musée des différences : 52 contraires en porcelaine du Musée National de Corée

Avec ce Petit musée des différences, Suzy Lee invite les enfants à découvrir une collection tout à fait originale, et à laisser l’esprit du dragon libéré les inspirer !

Livres jeunesse
« Voyage en porcelaine », Gaëtan Évrard, L’École des loisirs, 1997. « Une aventure au royaume de porcelaine », Katerina Illnerova, Obriart, 2024.
© Suzy Lee / Rue du monde, 2026

Les éditions Rue du monde proposent une nouvelle création de l’artiste Suzy Lee, prix Hans Christian Andersen 2022, classée encore cette fois dans la collection Livres-Évènements, comme le génial Été de Vivaldi.

Il s’agit d’un livre d’art présenté comme un imagier d’invitation à l’art. La sobriété de la forme choisie par l’éditeur laisse toute la place à la démarche de l’artiste. L’ouvrage est carré, sa couverture est épaisse et rigide avec des bords coupés au ras des pages intérieures pour entrer dans le vif du sujet sans s’attarder. Le papier blanc s’accorde aux objets présentés, une collection de poteries blanches ornées parfois de motifs bleu cobalt dans lequel on s’immerge dès les pages de garde, ou de motifs brun de fer et même d’incrustations. Il s’agit d’une sélection d’objets conservés au Musée National de Corée, qui invite l’enfant à découvrir dès son jeune âge un patrimoine culturel représentatif du raffinement des créations de la période Joseon, entre 1392 et 1910. 

Quelques ouvrages pour enfants ont déjà initié les plus jeunes à l’art vertigineux de la représentation sur porcelaine, et du mariage entre le blanc et le bleu qui fait naître une foule de motifs et d’histoires tout au long d’une série de vases, d’assiettes ou de bols*.

Ici, Suzy Lee entraîne le petit observateur encore plus loin, jusqu’aux confins de la contemplation, tout en s’amusant à jongler avec finesse entre le complexe et le basique, le subtil et l’évident, en associant des concepts contraires illustrés par la reproduction de poteries auxquelles elle a eu accès au musée. Les pièces qu’elle a choisies sont répertoriées en fin d’album avec toutes leurs caractéristiques techniques, ce qui permet un va et vient très instructif pour les lecteurices.

La reproduction des vases, pots ou coupes s’affiche au centre de la page, avec en vis-à-vis l’expression de son contraire : gauche/droite, face/dos, intérieur/extérieur, éloigné/proche sont exprimés par le croquis du même objet présenté sous un angle de vue différent. Le mot est écrit en alphabets français et coréen, celui-ci étant directement inspiré des formes de base de l’univers dans le projet du roi Sejong, donc très graphique. Ce choix participe du projet de Suzy Lee : faire se répondre le matériel et le conceptuel dans l’esprit d’un petit enfant ; l’approche artistique d’un objet artistique, saisi dans la rapidité d’une esquisse stylisée qui devient symbolique, va paradoxalement le familiariser avec l’attention, la concentration, c’est-à-dire le temps lent de la réflexion.

Bientôt les contraires sont représentés par le bais d’objets différents : un encrier aplati versus un vase allongé ; une petite jarre à côté d’une grande jarre de Lune, une nouvelle jarre lourde contre une tasse à anses légère, si légère qu’elle s’envole accrochée au ballon de baudruche qui peinait à soulever en vain la première.

© Suzy Lee / Rue du monde, 2026

C’est un ballon de couleur bleu cobalt, comme certains des motifs délicats de ces porcelaines rares, et avec lui l’esprit de l’artiste et celui de l’observateur ou observatrice s’envolent vers des associations de plus en plus exigeantes. Parfois métaphoriques : une jarre à la base étroite et au corps ventru pour « Inspirer » face à une bouteille à haut col pour « Expirer », l’image de la poitrine qui se gonfle et se dégonfle s’impose aussitôt et transforme l’observation en expérimentation ; d’autres plongent l’enfant dans une réflexion plus intense : pourquoi une tasse à deux anses représente-t-elle le fait d’être Attentif, alors que son compère le bol est légendé Indifférent ? ! Ce subtil jeu entre la représentation, le concept, le choix des objets entraîne très progressivement l’enfant à s’absorber dans la contemplation comme on cherche à le faire en visitant un musée, une exposition, en feuilletant un livre d’art. C’est une sensibilisation du regard qu’un tiers observateur pourra sans doute voir scintiller sous l’effet de la compréhension, un instant souligné par l’esquisse d’un sourire, un gloussement content, de ces petits signes qui témoignent du processus à l’œuvre chez l’enfant concentré sur son livre.

© Suzy Lee / Rue du monde, 2026

Loin d’être un imagier classique, cette collection inspirée à Suzy Lee par les porcelaines coréennes d’une époque où étude et réflexion sont une religion, à la présentation non dénuée d’humour (on pense au vase vu de profil et tout plat qui illustre l’adjectif Économe et sa représentation de face en vis-à-vis, large face ronde et décorée qui illustre le terme Riche, ou encore la masse informe pas encore travaillée pour Pas grand-chose et la jarre de lune pleine de reflets pour Quelque chose ), cette collection, même limitée à 52 objets, offre une multitude de pistes de réflexion née de la simple observation attentive et de sa verbalisation, même intérieure. Les oppositions se complexifient, font appel à d’autres connaissances comme ces quatre bols et leur cuillère posés sur la page pour Autrefois, et mis sous vitrine avec cartel pour Maintenant. Peut-être même soulèvent-elles des questions comme l’opposition entre la jarre uniformément bleue pour Yin et celle uniformément blanche pour Yang. Toutes en tout cas invitent à l’observation fine, la concentration, peut-être la méditation. Comme le dragon emprisonné sur la surface du vase, et libéré par l’imagination de l’artiste, l’esprit de l’enfant est encouragé à s’élancer pour s’émanciper.

© Suzy Lee / Rue du monde, 2026

Enfin, l’ultime double page dessinée par l’artiste synthétise à mon sens, la vocation de l’ouvrage tout entier, pour un dernier moment de poésie suspendu.

Une œuvre très originale, ambitieuse et absolument accessible, qui démontre la maîtrise de Suzy Lee, son intelligence artistique absolue, et l’ambition toujours renouvelée de son éditeur Alain Serres pour l’épanouissement de l’enfance.  


Le petit musée des différences : 52 contraires en porcelaine du Musée National de Corée
Suzy Lee
Éditions Rue du monde, avril 2026, 19 €

Documentaliste dans l' Education Nationale, et très impliquée dans la promotion de la littérature pour la jeunesse, j'ai découvert la production coréenne il y a plusieurs années, et j'ai été emballée! Je m'attache donc dans Keulmadang à en partager les délices avec les lecteurs, sans m'empêcher parfois de chroniquer un roman ou une bande dessinée pour les plus grands.