Chroniques Fantasy & Science-fiction Roman jeunesse

Les Biscuits

Dans ce roman jeunesse, première traduction française pour Kim Sun Mi, l'hypersensibilité auditive de Jeseong lui permet d’entendre celles et ceux que plus personne ne peut voir.

Misophonie, hyperacousie, phonophobie. Ces trois termes médicaux un peu obscurs forment le diagnostic de Jeseong. Pour faire simple, l’adolescent est hypersensible aux bruits. Ce qui s’avère être un supplice au quotidien lui prodigue cependant une capacité hors-norme : il arrive à entendre ce que plus personne ne peut voir. 

« Sur cette terre, il y a des gens qu’on ne voit pas bien, parce qu’ils ont perdu la force qui les protégeait. Des gens dont la présence s’estompe pour diverses raisons, et qui finissent par être rejetés par le monde entier. Moi, je les appelle des “biscuits” parce qu’ils ont tendance à s’effriter pour un rien, comme les petits gâteaux qu’on cuit au four. » (p. 7)

Grâce à son ouïe donc, Jeseong arrive à percevoir ces gens-là, les ignorés, les négligés, les mal-aimés. Accompagné de ses deux meilleurs amis, il se donne pour mission d’aider les « biscuits », quitte à se laisser submerger par son caractère colérique. 

Les thèmes abordés par Kim Sun Mi dans ce roman jeunesse sont assez récurrents, notamment dans les productions sud-coréennes : le harcèlement scolaire (hakpok 학폭), la solitude, la maltraitance infantile ou encore la complexité de l’adolescence. Toutefois, l’autrice les traite avec justesse et c’est tout particulièrement le cas lorsqu’il s’agit d’illustrer le moment charnière entre l’enfance et l’âge adulte. Cette période est très tourmentée pour Jeseong : lorsqu’il n’est pas hospitalisé, il est confronté à la violence de ses pairs. Il ne peut pas non plus se tourner vers le monde des adultes. Au lieu de s’ériger en figures protectrices, les parents de Jeseong oscillent entre disputes conjugales et mensonges pour sauver les apparences. Les professionnels, policiers et personnels médicaux, refusent quant à eux d’admettre l’existence des capacités de Jeseong. Pour celui-ci, le désenchantement est encore plus fort lorsqu’il découvre que le harcèlement peut aussi se produire sur les lieux de travail. 

En utilisant la métaphore de l’hypersensibilité auditive de Jeseong, l’auteure pointe du doigt des adultes, et plus globalement une société, qui refuse d’admettre ses propres problèmes. Dans ce roman, Kim Sun Mi défend une posture qui est celle de l’écoute de la jeunesse et des personnes mises de côté. Si pour y parvenir l’autrice a recours au fantastique (procédé parfait pour illustrer l’hésitation des adultes à croire en Jeseong), elle n’hésite pas à mélanger les genres. Par exemple, dans un passage qui rappelle le film 84m2, elle a recours au thriller tandis que de temps à autre le roman prend des allures d’une simple tranche de vie ou d’un policier. 

Bien que ce roman jeunesse soit très solide dans son ensemble, on peut regretter certaines choses, notamment dans la représentation du centre de soins neuropsychiatriques. Si quelques œuvres ont ouvert la voie dans les représentations des troubles psychiatriques (Je veux mourir, mais je mangerai bien du tteokbeokki de la regrettée Baek Sehee) et de l’hôpital psychiatrique (avec le très bon Kdrama Daily Dose of Sunshine), le sujet reste peu abordé et assez tabou (dans le livre, cela est matérialisé par les parents de Jeseong). Malheureusement, le passage au centre s’avère très décevant et est sans doute le moment narratif le plus faible, notamment à cause de l’invraisemblance des événements. Dommage pour un lieu qui peut soulever de nouvelles pistes de réflexion. Outre cela, pour compenser les « mauvais adultes », l’autrice introduit de « bons adultes », dans une distinction peut-être un peu trop manichéenne.

Par moment, Jeseong rappelle le personnage de Na Hwa-jin (du drama Que ça vous serve de leçon !, 2026) : ses actions peuvent paraître très controversées et alimentées par la vengeance. Toutefois, c’est le seul moyen que l’adolescent a trouvé pour faire sens à sa vie dans un monde qui manque cruellement de bienveillance. Les Biscuits est un roman jeunesse fantastique qui nous invite à questionner nos relations avec les gens qui nous entourent. 


Les Biscuits
Kim Sun Mi
Traduit du coréen par Irène Thirouin-Jung
Seuil Jeunesse, 2026
256 pages, 15,90 €