Cinéma/Drama Une société en métamorphose

The World of Love

Grande maestro des récits d'apprentissage, Yoon Ga-eun signe un film à fleur de peau, qui résonne en cri et en silence pour tous ceux que le monde des adultes refuse d'entendre.

Quand on pense au cinéma coréen, on pense généralement aux films de Bong Joon-ho, de Park Chan-wook, de Kim Ki-duk, Lee Chang-dong ou Hong Sang-soo ; rarement nous vient-il des noms de réalisatrices coréennes. Même les plus cinéphiles d’entre nous peinent sûrement à en trouver. Pourtant, les femmes coréennes n’ont pas attendu le XXIème siècle pour réaliser des films. Dès les premiers moments de l’histoire du cinéma coréen, elles ont tenté de faire parler leur caméra.

Dans son article intitulé « Les réalisatrices coréennes et les conséquences de l’amour » paru dans le numéro 7 de notre revue papier Keulmadang, Gwenaël Germain explique que le premier film coréen réalisé par une femme date de 1955. Il s’intitule Widow (미망인) et a été réalisé par Park Nam-ok. Il mentionne également la réalisatrice Hong Eun-won qui réalisa trois films dans les années soixante : A Woman Judge (여판사) en 1962, A Single Mom (홀어머니) en 1964 et What Misunderstanding Left Behind (오해가 남긴 것) en 1966. En observant ces œuvres et leur contexte de parution, Gwenaël Germain constate un désintérêt général pour ces réalisatrices et leurs travaux. Au XXème siècle et aujourd’hui encore, les réalisatrices coréennes peinent à se faire connaître. Le monde du cinéma coréen est à l’image de la société coréenne : intrinsèquement patriarcal.

Pourtant, la Corée ne manque pas de réalisatrices talentueuses. Le XXIème siècle a vu naître de nombreux talents qui ont su exporter leurs œuvres à travers le monde. Nous pouvons citer Lee Jeong-hyang, réalisatrice du célèbre Jiburo (집으로…, 2002), mais aussi Jung July, réalisatrice des films A Girl At My Door (도희야, 2014) et About Kim Sohee (다음 소희, 2022) – tous deux présentés au Festival de Cannes –, ainsi que Jeon Go-won, réalisatrice du très réussi Microhabitat (소공녀, 2017). Malgré un succès mesuré en salle, ces films sont aujourd’hui largement plébiscités. Ils ont la particularité d’être centrés sur des femmes et d’adopter leur point de vue de manière intimiste. Ils contrastent généralement avec les grands blockbusters coréens contemporains de par leur retenue et leur caractère engagé.

En effet, la nouvelle génération de réalisatrices coréennes dont font partie Jung July et Jeon Go-won proposent une relecture féministe de la société coréenne. Dans la rue, au sein de leur entreprise ou même de leur famille, les femmes coréennes sont désormais filmées comme des sujets et non plus comme des objets. Le spectateur fait l’expérience de leur corps et de leurs émotions, tandis que les réalisatrices mettent en scène les discriminations et violences systémiques dont elles sont victimes.

Si nous en parlons aujourd’hui avec insistance, c’est que nous avons la chance d’avoir dans nos salles françaises un film de cette envergure : The World of Love (세계의 주인, 2025). Il est réalisé par Yoon Ga-eun, déjà connue pour The World of Us (우리들, 2016) dans lequel elle mettait en scène le monde de la petite enfance et la cruauté des premières amitiés, ainsi que The House of Us (우리집, 2019), plus nostalgique, qui était centré sur la fin de l’enfance et les crises familiales.

Aujourd’hui le cinéma de Yoon Ga-eun continue de grandir avec ses personnages puisque son nouveau film, The World of Love, suit Joo-in, une jeune adolescente de 17 ans. En apparence heureuse, studieuse et sportive, Joo-in mène avec sa mère et son petit frère une vie tranquille, jusqu’au jour où un camarade de classe lance une pétition pour empêcher le retour dans le quartier d’un ancien délinquant sexuel. Alors que tout le lycée signe sans hésiter, Joo-in refuse. Ce choix singulier, véritable acte de dissidence dans une société coréenne profondément marquée par le conformisme et le poids du qu’en-dira-t-on, va être le point de départ d’une longue réflexion sur l’enfance, la parentalité, l’alcoolisme, le harcèlement scolaire, la pression sociale, la santé mentale et le corps des femmes.

Récompensé au Baeksang Award 2026 par le prix de la meilleur réalisation pour Yoon Ga-eun et le prix de la meilleure actrice débutante pour Seo Su-bin, The World of Love est un bijou de sensibilité. Il s’agit d’un film subtil et dynamique qui met en lumière une jeunesse complexe et courageuse, loin des clichés. Malgré les graves sujets qu’elle aborde, la réalisatrice fait le choix d’une mise en scène simple mais rythmée et colorée, refusant tout misérabilisme. Comme son héroïne qui ne tient pas en place, elle promène sa caméra dans les couloirs bruyants du lycée, dans les rues de Séoul, dans les clubs de taekwondo, dans les chambres désordonnées mais chaleureuses d’un appartement familial.

La grande force de ce film est son point de vue. Yoon Ga-eun prend le contrepied des habituels films-traumas en ne filmant pas les coupables et leurs actes mais leurs victimes, tout en refusant de les voir et de les présenter comme telles. De cette manière, elle propose une nouvelle éthique du regard dont les maîtres mots sont empathie et résilience. Pour reprendre les mots d’Iris Brey dans son essai Le regard féminin, une révolution à l’écran (Ed. de l’Olivier, 2020), Yoon Ga-eun ne filme pas le mal et n’en fait pas une « action narrative » qui pourrait servir à sa glamourisation ; elle filme ses conséquences pour mieux les dénoncer. En laissant les coupables hors-champ, elle les prive de lumière et recentre notre attention sur celles et ceux qui en ont besoin.

Yoon Ga-eun filme les corps adolescents avec sensualité et délicatesse, sans jamais les érotiser. Elle filme leur maladresse avec tendresse et désinvolture et invente un langage cinématographique adolescent qui rappelle celui d’Hirokazu Kore-eda, grand maître de l’enfance au cinéma, dont elle est souvent présentée comme l’héritière. À travers le thème du sport, elle filme leurs efforts, leur souffrance, leur énergie et aborde la question de la violence physique, de la légitime défense et du respect. Le cinéma de Yoon Ga-eun est d’une incroyable perméabilité ; les corps, les idées et les sentiments s’entremêlent dans l’espace scénique de manière symbolique. Outre le club de taekwondo, l’appartement de Joo-in devient révélateur de cette cartographie des émotions. La jeune fille vit seule avec sa mère et son petit frère, dans un espace organisé mais à l’équilibre précaire : le salon est un lieu d’abandon pour sa mère qui sombre régulièrement dans l’alcool et peine à protéger sa famille ; la salle de bain est le refuge de Joo-in, un lieu clos et intime, inaccessible à tous dans les moments de crise, même au spectateur ; la chambre du petit frère est un nid de tendresse et de résistance, c’est le bastion de l’enfance, dernier dressé face à la noirceur du monde extérieur.

The World of Love est un film nécessaire et courageux qui révèle une nouvelle tendance majeure du cinéma coréen contemporain, désormais largement portée par les femmes : celle d’un cinéma à la fois didactique, engagé et profondément populaire. En s’emparant de sujets tabous par le prisme de l’intime, Yoon Ga-eun et ses contemporaines ne cherchent pas à filmer la marge de manière magistrale comme Bong Joon-ho ou Park Chan-wook ; elles déplacent le centre de gravité politique du pays vers le commun, au sein des foyers les plus banals. Elle prouve ainsi que le female gaze n’est pas qu’un concept théorique, mais une véritable puissance de création, un enrichissement pour le cinéma et la société coréenne. Décrit par Bong Joon-ho comme « un cri silencieux qui résonne longtemps », The World of Love est un film à ne pas manquer qui apporte d’importantes clefs de lectures pour comprendre la Corée d’aujourd’hui et peut-être celle de demain.


The World of Love 
Réalisé par Yoon Ga-eun
Produit par Vol Media et Semosi
Sorti en France le 6 mai 2026

A propos

Ancienne étudiante en Lettres Modernes, spécialisée en littérature comparée, j’étudie et je mets en perspective la littérature française et la littérature coréenne à travers des thèmes qui me passionnent comme le voyage, la mémoire et l’interculturalité. Je suis également une grande amatrice de cinéma, et en particulier de cinéma coréen.

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