Une société en métamorphose Vient de paraître

Keulmadang n°7 : L’amour, la solitude

Dans une maquette entièrement rénovée, le nouveau numéro de Keulmadang s'intéresse à un sujet qui continue d’animer l’idéal commun.

Mouvement 4B
Mouvement socio-culturel qui repose sur quatre principes de renoncement (préfixe coréen bi-) : bihon (renoncement au mariage), biyeonae (renoncement aux relations amoureuses), bisekseu (renoncement aux relations sexuelles), bichulsan (renoncement à la naissance l’enfantement).
Honbap
Repas en solitaire : honja (seul) + bap (repas).
Honhaeng
Voyage en solitaire : honja (seul) + yeohaeng (voyage).

L’amour, ne se limitant pas aux passions, plaisirs et désarrois qu’il provoque, comporte aussi son lot d’enjeux sociaux. L’amour en Corée ne fait pas exception et se voit fortement influencé par les valeurs de la pensée confucéenne. Venue de Chine, elle a façonné sur plusieurs siècles un idéal relationnel visant à ce que chaque individu participe à l’équilibre communautaire. L’isolement est rejeté ; l’individu n’est plus qu’un rouage de la communauté ayant pour rôle de contribuer à l’amélioration de la société. Pour cela, il doit inévitablement s’inscrire dans les cinq relations harmonieuses définies par Confucius : sujet et souverain, enfant et parent, mari et femme, frères, amis. Le rapport amoureux devient symbole d’un équilibre communautaire à atteindre : dévotion de la femme, contre protection de l’homme.

L’influence non-négligeable du confucianisme se ressent toujours dans la société sud-coréenne contemporaine. Couplée aux valeurs de travail et de vitesse qui régissent la période dictatoriale d’après-guerre (1960-1970), la pensée confucéenne a participé à l’établissement d’un modèle de réussite sociale strict et unique : bonnes études, bon emploi, bon mariage, et perpétuation de la lignée familiale. La solitude est un échec.

Pourtant, de nouvelles mécaniques sociales viennent perturber ces normes communautaires préétablies : les femmes choisissent de s’émanciper des attentes patriarcales en renonçant au mariage et aux enfants (mouvement 4B), la jeune génération se réapproprie la solitude par le phénomène du honbap ou honhaeng… Ces changements sociaux poussent à s’interroger sur les nouvelles définitions d’amour et de solitude – ces émotions sont-elles encore aujourd’hui l’antithèse l’une de l’autre ?

L’imaginaire collectif associe la Corée du Sud à ses séries dramatiques à succès, vitrines d’une culture populaire où l’amour est théâtral, passionné, tragique, et empreint d’une touche de naïveté. En librairies, les rayons débordent de romans coréens feel good et de romances adolescentes idéalistes. Cette tendance s’accorde à la déclinaison sans fin des genres romantiques (new romance, romantasy, dark romance…) que l’on connaît aujourd’hui. La musique ne fait bien sûr pas exception, avec ses chansons pétillantes d’amour et de sensualité.

Ce septième numéro de la revue papier de Keulmadang s’intéresse aux attentes, fragilités et douces violences de l’amour, à la solitude ennemie devenant parfois une nécessité, et aux bouleversements identitaires qui en résultent. Lim Yeong-hee ouvre le bal en observant comment la perception de ces deux émotions a évolué entre les années 1980 et aujourd’hui, tandis que Lee Youngjoo se livre sur son expérience personnelle. Penchons-nous également sur la dimension culturelle de l’amour et confrontons les mœurs coréennes et françaises dans une rencontre avec deux couples franco-coréens.

En littérature, Jeanne Argemi trouve chez l’écrivain Park Min-kyu (Celle que j’aimais) une nouvelle manière d’aimer au XXIème siècle, dans une Corée où laideur et solitude sont inévitablement liées. À travers un entretien mené par Jean-Claude de Crescenzo, la poétesse Ra Hee-duk partage sa vision de l’amour et de l’attente en décortiquant deux de ses poèmes, « Où est passée mon ombre ? » et « Comme un poisson séché ». Lee Seung-U (La Vie rêvée des plantes), interviewé par Jean-Claude de Crescenzo, montre comment la faiblesse peut devenir arme inconsciente de séduction ; tandis qu’Eun Hee-kyung (Les Boîtes de ma femme), interrogée par Laurie Galli-Ragueneau, refuse de considérer la solitude comme une émotion négative.

Du côté audiovisuel, Gwenaël Germain retrace l’histoire de la réalisation cinématographique féminine – un cinéma qui peine à se faire une place avant les années 2000, mais qui représente aujourd’hui plus d’un cinquième de la production coréenne. Mary-Sarah Jung ajoute à cette thématique en se focalisant sur le film Past Lives (2023), première réalisation de Céline Song, qui revisite le mythe de l’âme-sœur. Marie Joncquez s’intéresse aux différentes expressions d’isolement dans le K-drama. La solitude, dont on cherche souvent à se guérir par l’amour, devient parfois une nécessité, voir une revendication féministe. Enfin, Edwin Kocher porte son regard sur les nombreuses téléréalités sud-coréennes, où l’amour devient divertissement.

D’illustres auteurs sud-coréens ont également prêté leur plume à ce numéro : Lee Do-woo (L’Odeur des Clémentines grillées) propose une réflexion sur les relations de dominance et sur la nécessité de la solitude. Kim Tae-yong (Cochon sur gazon) offre une nouvelle inédite dans laquelle la mémoire et le langage jouent des rôles essentiels.

Bien que ce numéro vise à ébranler les conceptions d’amour traditionnel, ajoutons-y une mise en valeur de la romance à travers quelques recommandations lecture de Pauline Bourgogne. Concluons sur ce thème d’amour et solitude avec la nouvelle « Guryeong Beauty » de Dorothée Bécart, grande gagnante de notre premier concours d’écriture.

Laurie Galli-Ragueneau & Faustine Thivet
 Rédactrices en chef de Keulmadang


Keulmadang n°7 : L’amour, la solitude
Decrescenzo Éditeurs, 156 pages, 15€

A propos

Étudiante en traduction littéraire coréenne et en édition à l'Université Aix-Marseille. Co-éditrice en chef adjointe de Keulmadang. Je me spécialise depuis plusieurs années dans l'étude de la littérature coréenne, et notamment de la science-fiction.

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