Du 2 au 5 juin, à l’occasion du 140e anniversaire des relations diplomatiques entre la Corée et la France, le LTI Korea a organisé à Paris une série de rencontres et de conférences autour de la littérature coréenne classique et contemporaine, et a fait venir en France quatre auteurs coréens. L’une d’entre eux, l’autrice de science-fiction (SF) Kim Cho-yeop, a accepté de nous donner cette interview exclusive !
Vous avez un parcours un peu particulier puisque vous avez fait des études de chimie avant de devenir autrice. Comment en êtes-vous venue à l’écriture ? Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ?
J’aime écrire depuis l’enfance, à l’époque plutôt de la poésie et des essais. Ce qui m’importait au départ n’était pas de lire dans le cœur des gens, j’avais une approche plus scientifique et je m’intéressais plutôt aux « objets », aux mécanismes du monde. Je me suis tournée vers les études scientifiques car j’avais l’impression qu’il n’était pas possible de vivre de l’écriture. Je suis allée à la fac et j’ai été diplômée, mais plus le temps passait plus je me rendais compte que je n’avais pas choisi la bonne voie – par exemple, je détestais les expériences scientifiques, ça ne m’intéressait pas. Mon arrivée vers l’écriture a d’abord été une sorte de fuite. J’étais en fin de troisième cycle lorsque j’ai commencé à écrire des romans pour m’évader. C’était une période où le marché de la SF était encore peu développé en Corée, donc j’ai remporté deux concours d’écriture d’un coup, mais je pense que j’ai eu de la chance car il n’y avait pas beaucoup de concurrence à l’époque. Ce fut quand même très encourageant.
Après ça, j’ai été confrontée à un dilemme : soit je suivais la voie toute tracée, j’obtenais mon diplôme et je finissais chercheuse dans un laboratoire ; soit je me donnais une année pour essayer de réussir en tant qu’autrice. J’ai fait le second choix. L’écriture me permettait d’explorer des aspects scientifiques qui m’intriguaient vraiment, indépendamment de mes études. Quand j’ai commencé, j’avais conscience d’être très chanceuse, mais je restais inquiète pour mon avenir.
Votre parcours d’études influence-t-il encore vos écrits ? De quelle façon ?
En toute honnêteté, la chimie est une discipline très restreinte. Là où mes études m’ont vraiment servie, c’est en m’apprenant la méthodologie ; une façon de procéder très organisée pour mettre en avant certains mécanismes choisis. En ce sens oui, mes études m’ont aidées.
Quel est votre processus d’écriture ?
Je me sens un peu différente des autres auteurs, je ne crois pas à l’inspiration qui surgirait pendant le sommeil ou au cours d’une promenade, je reste scientifique dans l’âme et j’ai besoin d’être assise à mon bureau pour travailler. J’ai une conception de « bachoteuse », je travaille de façon régulière, je suis un plan précis. Mon objectif est de trouver les liens invisibles entre les objets et les personnes, comme si j’assemblais un puzzle, ce qui m’oblige à être très carré dans mon travail.
Les personnages principaux de vos histoires sont presque toujours des femmes, et sont souvent des scientifiques. Que pensez-vous de l’image de la femme dans la science-fiction contemporaine ? Quelle image cherchez-vous à donner à la femme du futur ?
Historiquement, la SF est un genre très masculin. Pourtant il y a eu beaucoup de grandes femmes dans ce domaine, mais elles ont souvent été poussées dans les recoins de l’histoire, ce que j’ai toujours trouvé injuste et sexiste. Pendant longtemps, les femmes n’avaient pas accès aux disciplines scientifiques. Je suis une grande lectrice depuis l’enfance et j’ai toujours trouvé ces inégalités frustrantes, je n’arrivais pas à m’identifier totalement aux personnages et aux histoires que j’aimais, car je ne peux pas m’empêcher de me sentir profondément femme. Je me suis toujours dit que si je me mettais un jour à l’écriture, je créerais des personnages féminins forts, simplement pour rétablir l’équilibre.
Certains de vos textes ont été traduits en plusieurs langues, pour divers pays (notamment la France). Que pensez-vous de la façon dont votre lectorat étranger perçoit vos textes ?
Je vois une vraie différence entre le lectorat coréen et les lectorats étrangers. En Chine et au Japon, il y a une vraie culture de la SF très différente des pays anglo-saxons, et les lecteurs apprécient l’originalité de mes textes. En Europe, j’ai le sentiment que la SF n’est pas un genre littéraire très prisé. Je suis très heureuse d’être représentée dans ces pays, mais j’ai l’impression qu’on m’y voit plus comme une autrice coréenne que comme une autrice de SF.

Pour l’instant, seuls deux de vos textes ont pu être traduits en français (La Serre du bout du monde, 2023, Decrescenzo ; et Propriétés physiques du sentiment, 2024, Decrescenzo). Comment définiriez-vous votre œuvre à un lectorat français qui n’a pas encore la chance de pouvoir la connaitre en entier ?
J’ai une vision assez claire des différents profils de lecteurs de SF, et j’ai surtout envie de faire comprendre aux gens ce que je recherche à travers mes textes. Ce qui me passionne, c’est l’indicible, l’inclassable, les entités non-humaines – comme par exemple un alien qui vivrait dans une société humaine. Je me sens à l’aise dans ce registre, l’idée d’explorer le côté fou et inexplicable de la vie. Ce que je dirais au lectorat étranger, c’est de me voir comme quelqu’un qui essaie, qui tâtonne, qui n’a pas peur de sortir des sentiers battus, et qui se passionne pour l’objectification – c’est-à-dire ne pas donner la priorité aux sentiments mais voir les choses de façon méthodologique pour trouver ces liens invisibles qui m’intéressent.
Cet indicible dont vous nous parlez, est-ce que vous tentez de le rendre explicable, ou préférez-vous lui faire garder tout son mystère ?
Honnêtement, un peu des deux. J’ai une approche presque obsessionnelle dans mon observation, j’ai besoin que tout soit méthodique et organisé selon un plan, et même si je prends beaucoup de plaisir à explorer cet indicible je sais que je serai limitée quoi qu’il arrive. Nous sommes tous formatés par notre environnement et notre culture. Je n’arrêterai jamais d’essayer d’exprimer l’indicible, mais je sais que je n’y parviendrai jamais totalement.
Vous écrivez aussi bien des romans que des nouvelles, et même des essais. N’y a-t-il pas une forme narrative que vous préférez ? Votre processus méthodologique s’adapte-t-il plus à une forme narrative qu’à une autre ?
Je pense que la SF s’adapte mieux aux longues nouvelles ou aux romans, car il faut y créer tout un monde selon une approche très expérimentale. Récemment j’ai une nouvelle passion : la perception du monde par l’être humain. Lorsqu’on parle de perception, on est obligé de parler de psychologie et de s’intéresser à la psyché humaine. Si je persévère dans cette voie, mes textes seront de plus en plus longs. Donc j’aurais tendance à dire que je suis plutôt faite pour les romans.
Vos textes mettent souvent en scène des personnages ayant des difficultés à communiquer ensemble. Par exemple, dans votre roman Pagyeonjadeul (파견자들, litt. les émissaires), toutes les barrières de communication sont finalement anéanties par une conscience collective qui absorbe les êtres humains. Pourriez-vous nous parler de l’importance que cette thématique de la communication revêt pour vous ? Comment dépasser ces barrières de communication lorsqu’on est formaté malgré nous par notre environnement et notre culture ?
Notre approche de la science est purement humaine et implique toujours une part de domination. L’être humain considère la nature de façon très égocentrique. Tout est digéré par le filtre des valeurs humaines, et au cours de mes études j’ai appris qu’on appelait cela des « pertes » ; beaucoup d’éléments se perdent lorsqu’on observe un phénomène selon une méthodologie choisie. Je me suis demandée comment traiter de ces pertes, et j’ai poussé ma réflexion jusqu’à me rendre compte que ce problème de l’approche scientifique humaine touchait toutes les relations. Nous sommes tous prisonniers de nous-même, de notre environnement, de nos peurs, de nos préjugés, … ce qui implique une certaine solitude, une tristesse, et surtout une incompréhension de l’autre (vivant ou non). Et en même temps, il y a quelque chose de presque réconfortant à savoir que nous sommes tous logés à la même enseigne.
Justement, dans vos textes vous donnez l’impression de vouloir pousser vos personnages au-delà des limites de leurs corps et de leur conscience, pour les faire devenir autre chose qu’humain. Est-ce que c’est une façon pour vous de dépasser ces pertes dont vous nous parliez ?
Lorsque je parle de pertes, je ne pense pas qu’on puisse réparer quoi que ce soit. À mon avis, lorsqu’il y a un problème on ne le surmonte pas, on s’adapte ou on trouve un détour. La connaissance humaine est la somme de ces chemins de détour. On apprend à accepter ces limites, et on se montre inventif. La plupart des accomplissements humains sont des histoires d’échec pour lesquels il a fallu trouver un plan B. Il faut accepter qu’on ne va peut-être pas atteindre son objectif, ou bien l’atteindre de façon complètement inattendue.
Vos textes sont marqués par la couleur ; je pense notamment à vos nouvelles « Spectrum » et « De l’endosymbiose » (Propriétés physiques du sentiment, 2024, Decrescenzo), dans lesquels vos personnages communiquent et se souviennent par le biais de peintures très colorées. Votre dernier recueil de nouvelles publié en Corée (Haepari mankae, 해파리 만개, litt. méduses en fleurs) a été réalisé en collaboration avec la peintre Park Jisook, qui illustre vos histoires. Comment est née cette collaboration ?
Le choix de collaborer avec Park Jisook était une idée de ma maison d’édition. Il existe dans leur catalogue une collection qui consiste à assembler des nouvelles courtes et à choisir un.e artiste pour mettre en image cet univers, donc je me suis simplement laissée guider par mon éditeur. C’est la même chose pour les couvertures de mes livres, je fais confiance à ma maison d’édition, et je pense qu’ils ont bien cerné mon travail. En revanche, j’ai toujours été fascinée par les arts visuels sans forcément m’en rendre compte. Je me suis aperçue récemment que le monde très coloré des arts visuels concordait avec ma quête de l’indicible, car on s’y passe de mots pour communiquer et raconter une histoire. Ce fut une découverte de mon propre inconscient.
Y a-t-il un sujet à propos duquel vous souhaiteriez écrire à l’avenir ?
Pour l’instant je n’ai ni le temps ni l’énergie de penser à mon prochain livre car je viens de terminer d’écrire un roman qui devrait bientôt paraître en Corée, et qui parle de religion. Ce qui m’intéresse dans ce sujet, c’est la collision de différentes convictions. Les êtres humains, et surtout les Coréens, ont du mal à se libérer des règles, ce qui se manifeste par une hiérarchisation sociale marquée. Paradoxalement, en Corée, la religion est très libre et on peut changer de croyance comme on veut, l’important est de croire en quelque chose – même lorsqu’on est athée, on se sent obligé de croire en quelque chose. J’en suis venue à me demander si la foi, peu importe la religion, était un besoin inné chez l’être humain. J’ai eu envie de confronter différentes convictions, et de voir comment elles pouvaient cohabiter. Je suis athée, mais mon roman n’est pas tellement à propos de ma foi ou de ma non-foi personnelle. Le personnage principal de mon roman est une sœur catholique dont la meilleure amie est une youtubeuse qui est complètement réfractaire à la religion.
À quel point mettez-vous de vous-même dans vos personnages ?
Ce roman qui s’apprête à sortir marque une sorte de tournant dans mon rapport à mes personnages. Pendant longtemps j’ai créé des personnages témoins, qui étaient plutôt là pour observer et faire partie d’un tout que pour exister par eux-mêmes. Dans ce nouveau roman j’ai essayé de changer cette constante. Le personnage de la religieuse est mon contraire absolu, elle est très intuitive et empathique, c’est quelqu’un de spontanément altruiste. Son amie youtubeuse me ressemble plus, elle est très détachée et plus observatrice.
Enfin, pourriez-vous nous recommander une lecture ?
Mon autrice préférée est Maria Popova, je ne sais pas si elle est traduite en français*. J’aime bien le titre Figuring, un roman assez long dans lequel elle parle des personnes queers et des femmes de façon très séquentielle. Ses personnages souffrent de l’isolement et de la solitude due à leur différence. Popova y parle aussi d’acceptation et de la force que cet isolement peut devenir.
Propos recueillis par Faustine Thivet
Interprétariat assuré par Amurosa Kette
Merci au LTI Korea et à Kwak Minju pour l’organisation de cette interview.

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