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Entre la terre et le sang

En s'appuyant sur des recherches extensives et de nombreux témoignages de réfugiés nord-coréens, Juliette Morillot nous offre le portrait analytique minutieux d’une Corée métamorphosée par le XXe siècle.

« Quand notre patrie, sous la direction éclairée du Grand Leader Kim Il Sung, aura réunifié la péninsule, les autres nations suivront notre exemple. Le socialisme triomphera ! » (p. 259)

Dans les dernières pages de son nouveau roman, Juliette Morillot remercie les nombreux réfugiés nord-coréens avec lesquelles elle s’est entretenue et qui lui ont confié leurs souvenirs de la nation rêvée qu’ils ont dû fuir. Inspirée de ces témoignages, Morillot créé le personnage de Mansu, jeune femme née au nord de la péninsule coréenne dans les années 1940 et envoyée grandir au Japon par sa famille, pour la protéger des tensions grandissantes au sein du pays. Mansu assiste, parfois aux premières loges, parfois depuis les rives du pays voisin, à la libération de la Corée en 1945, à la naissance des déchirures idéologiques de la nation, à la guerre de Corée, puis à sa division inévitable en 1953, … Installée sur le territoire nippon depuis son enfance, elle suit l’actualité coréenne de près et s’intéresse bientôt aux idées d’un militaire résistant de plus en plus populaire : Kim Il Sung. Aucun doute, le communisme est l’avenir de l’humanité ! En 1966, convaincus du bien-fondé du Parti du travail de Corée, elle et son mari décident de rejoindre cette parfaite nation socialiste dont ils rêvent depuis des années. Mais la Corée du Nord est loin d’être le paradis qu’elle imaginait trouver.

Entre la terre et le sang est écrit comme une véritable fresque historique de la Corée du Nord. Fort des nombreuses sources sur lesquelles Morillot s’est appuyée, le récit brille par la justesse de la Corée qu’il décrit, et par la précision des éléments qu’il mentionne. Mansu traverse le XXe siècle en endossant tour à tour les rôles majeurs qui ont été prêtés ou imposés aux femmes coréennes de cette période ; jeune haenyeo sur l’île de Jeju, étudiante révolutionnaire au Japon, espionne nord-coréenne, … elle incarne toutes les figures féminines coréennes à la fois, et offre un portrait poussé et fourmillant de détails des transformations subies par son pays. La sincérité poignante de certains passages dramatiques rivalise d’authenticité avec l’immense cruauté des machinations du gouvernement nord-coréen.

Cependant, tout comme le roman Les 8 vies d’une mangeuse de terre de Lee Mirinae, choisir de transformer son personnage principal en symbole du peuple nord-coréen fait perdre de son réalisme – censé être point fort – au récit. Comment croire qu’une seule et même femme ait pu traverser tant d’existences différentes, subir tant de trahisons et de déceptions, assister à tant de violence, et vaincre encore et toujours ? Un aspect de cette histoire qui ne serait peut-être pas aussi déstabilisant si le réalisme ne se voulait pas être sa qualité première.

Ce nouveau roman de Juliette Morillot n’en reste pas moins le fruit de recherches intensives sur une période encore méconnue du lectorat français, et le portrait analytique minutieux d’une Corée métamorphosée par le XXe siècle. L’histoire de Mansu se lit d’une traite et toujours avec plaisir !


Entre la terre et le sang
Juliette Morillot
Presses de la Cité, 2026
528 pages, 23 €

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