Études Musique

Zombies et K-pop, une histoire de fête : l’héritage Michael Jackson

Amour obsessionnel, capitalisme, émancipation féminine... le K-zombie se révèle étonnamment utile pour parler de nos états d’âme et de société, sur un fond de musique endiablée.

Thriller
Si le sujet vous intéresse, nous vous renvoyons à l'analyse du clip suivante : Bablon, Ludovic, « Thriller - Michael Jackson - Analyse du clip », Story&Drama, n.d., [en ligne : https://fr.storyanddrama.com/thriller-michael-jackson-analyse-clip/].
K-pop et Michael Jackson
Ce paragraphe résume les propos de l'excellente vidéo Youtube : « Michael Jackson: K-Pop’s Most Important Idol », Neuros, Youtube, 06/07/2026, [en ligne : https://youtu.be/LRNQPgKdyeA?is=qfy6hhF5BiPMibPk].
Capitalisme patriarcal
Sur le sujet, lire par exemple l'essai suivant : Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, [trad. Etienne Dobenesque], Paris, Éditions La Fabrique, 2019.

Le sujet de cette étude ne devrait, au final, pas être si surprenant. En effet, musique pop et zombies ont une histoire intime et ancienne. Le cocktail « horreur, zombies, musique et danse » devrait immédiatement vous faire penser au titre cultissime du roi de la pop, « Thriller ». Sorti en 1983 (ou 1984 en fonction du continent), ce clip musical est considéré comme le premier en son genre. Plus qu’une simple vidéo accompagnant la musique, John Landis réalise pour Michael Jackson (qui a participé au scénario) un véritable court-métrage dans lequel les codes du film d’horreur et la figure du zombie sont mobilisés. Dans « Thriller », cette dernière s’éloigne de sa dimension critique, de l’esclavagisme notamment, pour n’être animée que par une seule chose : la fièvre de la danse.

Dans leur version la plus répandue, les zombies ne sont motivés que par un seul but : consommer de la viande humaine. Terrifiants et imprévisibles, leur décomposition avancée les rend maladroits et lents. Les moments où ils s’avèrent les plus menaçants sont finalement quand ils se déplacent en horde : malgré leur manque de coordination, leur détermination les transforme en vague mortelle instoppable. Toutefois, dans son clip, Michael Jackson bouscule ce code. En effet, lors d’une longue séquence, des morts-vivants (littéralement puisqu’ils sortent des tombes d’un cimetière) s’accordent tous pour danser avec lui, oubliant temporairement leur objectif initial de se nourrir.

©JYP Entertainment

Ainsi, dans beaucoup de clips dont nous allons discuter aujourd’hui, l’héritage de « Thriller » se manifeste principalement à travers des séquences de danse entre les idoles et des zombies, la plupart du temps sur fond de fête et d’amusement, musique pop et entrainante oblige. Dans le clip de « Lovey-Dovey » (T-ara, 2012), les membres sont dans une boîte de nuit quand les fêtard.es se transforment petit à petit en zombies. Dans « What’s your name? » (4Minute, 2013), « Like OHH-AHH » (TWICE, 2015), « Shut Down » (CLASS:y, 2022) ou « Macarena » (BLITZERS, 2023), les idoles dansent avec passion malgré l’apocalypse en cours. Mais si dans ces cas-là les paroles n’ont quasiment aucun rapport avec les zombies (ceux-ci n’ayant qu’une symbolique visuelle), c’est tout l’inverse avec « Zombie Party » de SPEED (2014). Ce morceau est un véritable appel à faire la fête où cette dernière est comparée à une infection qui, dans l’idéal doit se propager à un maximum de personnes : « 이 파티에 전염 돼봐 이른 아침부터 늦은 밤을 때까지 » (« Sois infecté par cette fête du petit matin jusqu’à tard dans la nuit »), « 전염됐어 / 나도 전염됐어 / 다 전염됐어 / 모두 점점 비틀비틀 거린다 » (« Infecté / Je suis infecté / Tout le monde est infecté / Tout le monde chancelle de plus en plus »).

Si dans « Lovey-Dovey » (T-ara), « What’s your name? » (4Minute) ou « Zombie Party » (SPEED), les idoles continuent de danser malgré leur transformation, dans « Like OHH-AHH » (TWICE) et « Billion Dolla » (Cross Gene, 2014), la danse se présente comme une solution à l’apocalypse en cours. Tandis que les membres de TWICE redonne leur humanité aux zombies grâce à leur chanson, ceux de Cross Gene divertissent les zombies d’une prison qui tente de s’échapper en dansant avec eux. 

D’ailleurs, pour certains groupes, ces chorégraphies ne sont pas laissées au hasard puisqu’elles reprennent la gestuelle des zombies et surtout son mouvement le plus iconique : marcher avec les bras tendus devant soi. Les trois chorégraphies les plus imprégnées de ces éléments sont celles de « Why so serious? » (SHINee, 2013), de « Zombie Party » (SPEED) et de « Zombie » (Everglow, 2024). Dans les trois clips respectifs on ne voit pas, à proprement parler, de zombies à l’écran : les mouvements dansés viennent donc pallier cette absence pour rappeler le concept.

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Si le début du clip de « Turn It On » (LABOUM, 2018) fait davantage écho au film Twilight (avec l’utilisation du filtre-bleu iconique de la saga et la présence d’une femme seule dans une forêt avec un homme visblement pas complètement humain) qu’à « Thriller », un petit clin d’œil à Michael Jackson a été glissé. En effet, avant d’attaquer l’idole, le zombie (joué par l’acteur-chanteur Lee Jun-Young), se penche à 45° à la manière du roi de la pop, dans une tentative que nous ne pouvons que saluer.

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Ainsi, réduire l’influence de Michael Jackson aux scènes de danse entre idoles et zombies nous semble sous-estimer la réalité. En effet, si l’influence du roi de la pop dans le domaine musical est indéniable, c’est sans aucun doute dans la K-pop que son héritage est le plus présent. En associant musique pop, performances chorégraphiées, clips vidéos cinématographiques et tenues réfléchies, Michael Jackson s’est imposé comme un artiste complet au succès mondial et intergénérationnel. Cette description correspond à tout ce que les agences musicales coréennes cherchent à accomplir artistiquement, et par extension lucrativement, avec leurs groupes et solistes.

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En ayant ces éléments en tête, on comprend donc plus facilement pourquoi la K-pop fait si souvent référence à Michael Jackson et, dans notre cas, à « Thriller ». L’exemple le plus pertinent pour illustrer ce point est le premier clip coréen à avoir utilisé le concept du zombie : « Lovey-Dovey » (T-ara). Tout d’abord  les plans où les titres des musiques apparaissent sont similaires : un fond noir avec les titres écrits en rouge sang (T-ara vont encore plus loin en rajoutant des taches de sang).

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De plus, dans la conclusion de chacun des deux clips, le personnage principal se retourne face caméra et révèle au public des yeux non-humains tandis qu’il est enlacé avec un personnage non-infecté. Dans ce moment de confession, on entend d’ailleurs en fond un rire machiavélique typique des films d’horreur, comme pour signaler que le plan du protagoniste se déroule à merveille.

Le clip de T-ara fait également une référence plus globale au roi de la pop. Une fois transformées en zombies, les filles du groupe changent de tenue dont l’inspiration est clairement de Michael Jackson : sa célèbre tenue noire et blanche (avec les paillettes, les chaussures et le chapeau).

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Un autre élément de « Thriller » récupéré par certains clips est la séquence de fin où les crédits défilent alors qu’en arrière plan on voit Michael Jackson et les zombies danser. Dans « Macarena » (BLITZERS), des petites séquences de battle de danse entre zombies et idoles sont ajoutées à la fin tandis que dans « Like OOH-AHH » (TWICE) on choisit de nous montrer un bêtisier. Mais c’est « Turn It On » (LABOUM) qui se rapproche le plus de « Thriller » puisque les crédits et le bêtisier se superposent.

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Enfin, n’oublions pas que le clip de Michael Jackson est un véritable court-métrage. Si la plupart des clips coréens racontent effectivement une histoire, les deux hommages les plus flagrants sont sans aucun doute « Walking Dead » (Kim Jin Pyo Feat. LYn, 2013) et « Burn It » (Golden Child, 2021), qui dure 9 minutes dans sa version la plus longue. Ces deux clips se servent d’une apocalypse zombie pour mettre en scène des histoires d’amour tragiques.

L’amour dans tous ses états

Rappelons-le, « Thriller » est une chanson d’amour, ou plutôt, de drague : à travers les paroles et dans le clip, le personnage de Michael Jackson cherche à séduire celui joué par sa co-star. Dans la K-pop, une écrasante majorité des musiques parlent d’amour, il n’est donc pas étonnant que ce soit également le cas pour celles ayant pour concept le zombie. Du désir de tomber amoureux à la rupture en passant par l’amour fou ou obsessionnel, le zombie semble être une métaphore privilégiée pour parler de cet état qui nous rend aussi dépendant de quelqu’un.

Pour leur toute première chanson, « Like OHH-AHH », les membres de TWICE s’esclaffent en chœur « I just wanna fall in love » (« Je veux juste tomber amoureuse ») avant le refrain. Le clip illustre leur désir de trouver le véritable amour : elles n’ont que faire de ces hommes obsédés par elles tels des zombies avec n’importe quelle proie humaine, elles veulent quelqu’un qui les aime pour ce qu’elles sont. Alors que cette chanson joue sur le cliché de la belle princesse qui attend son prince charmant (les paroles insistent sur leur  physique parfait et le verbe « attendre » est employé dans le pré-refrain), c’est tout l’inverse avec « Zombie » de Purple Kiss (2021). Dans ce morceau, les idoles ne restent pas passives. Au contraire, en se comparant à des zombies, elles se présentent comme proactives dans la séduction de leur (heureux) élu : « 오늘 밤 나를 쫓아 난 너를 쫓아 like a zombie » (« Ce soir, poursuis-moi, je te poursuis comme un zombie »), « 춤을 추는 것 같아 너에게 달려갈 때면 » (« On dirait que je danse quand je cours vers toi ») ou encore « 배고파 배고파 난 언제 널 물지 몰라 ya » (« J’ai faim, j’ai faim, je ne sais pas quand je vais te mordre ya »).

Dans « Why so serious? » (SHINee), les chanteurs, considérés comme étranges par la société, sont aussi comparés à des zombies : « 앞으로 뻗은 두 팔 난 살아있는 워킹데드 » (« Les deux bras tendus devant moi, je suis un zombie vivant »). Quand les paroles commencent à raconter les prémices d’un amour, les chanteurs disent retrouver des couleurs et aller mieux. Mais, l’être aimé ne va pas aider le protagoniste à sortir de sa condition sociale, ils seront bizarres, mais à deux : « 비틀대는 걸음으로 걷자, 그게 우리 사랑 방식 » (« Marchons d’un pas chancelant, c’est notre façon d’aimer »).

Un amour sans faille malgré les éléments, c’est ce que nous racontent « Walking Dead » (Kim Jin Pyo feat. LYn), « Burn It » (Golden Child) et « Turn It On » (LABOUM). Ces trois clips sont de véritables courts métrages dont l’histoire est travaillée et ils ont tous comme sujet central la survie d’un couple en temps d’apocalypse. Dans le premier, deux amants rescapés se retrouvent infectés l’un après l’autre. Les paroles et le clip se complètent parfaitement pour décrire deux personnes qui s’aiment mais qui se retrouvent séparées à cause d’éléments extérieur :  « 나는 좀비처럼 길을 걸었죠, 영혼 없이 길을 헤맸죠. 태양을 피해 나를 숨겨도 내 마음 썩고 있죠. 혹시 우연히 널 볼까 봐, 그댈 보게 될까 봐, 오늘도 난 거릴 헤매죠 사랑해요 그댈 보고 싶어요 » (« Je marchais comme un zombie, je errais sans âme. Même si je me cachais et évitais le soleil, mon coeur a pourri. Au cas-où je te croise par hasard, au cas-où je te vois,  aujourd’hui encore j’erre dans la rue, je t’aime, tu me manques »). 

Bien que « Burn It » montre plusieurs formes d’amour à l’écran, l’amour maternel ou amical par exemple, l’amour romantique est au centre de l’intrigue. Comme dans le morceau précédent, l’apocalypse zombie devient une métaphore des difficultés de la vie et l’amour se présente comme une bouée de sauvetage. Les paroles de la chanson sont marquées par la promesse de ressortir plus fort de ce moment : « 지켜줄게 » (« Je te protégerai »), « 안아줄게 » (« Je t’enlacerai »), « we’re in the fire, then you’ll be fine » (« on est dans le feu, puis tu iras bien »). Quand la protagoniste se fait mordre par un zombie et décide de s’isoler, son amoureux croit dans le pouvoir de leurs sentiments pour surmonter cette épreuve (la fin reste d’ailleurs ouverte : réussi-t-il à déjouer le sort comme le prince dans Blanche-Neige ?).

©Woolim Entertainment

Dans « Turn It On » (LABOUM) aussi, l’être aimé est transformé en zombie. Mais les filles ne se découragent pas et comptent sur l’amour qu’elles lui portent pour le rendre à nouveau humain. À force de patience et d’abnégation, elles y parviennent mais déjouer le sort a un prix : elles se retrouvent à leur tour infectées. Ici, il est question de sacrifice et d’obsession. Incapables d’abandonner leur amant, elles sont prêtes à se perdre elles-mêmes puisque, de toute façon, vivre sans lui n’aurait pas de sens : « No I don’t need nobody else 너 하나만 난 바래. 너는 내 맘에 불을 켜 불을 켜 babe » (« Non, je n’ai besoin de personne d’autre. Je ne désire qu’une seule chose, toi. Tu embrases mon cœur, tu embrases mon cœur, bébé »).

Mais tous les amours ne peuvent pas être aussi purs et éternels. Le zombie se prête d’ailleurs parfaitement à la description de la rupture, et des sentiments qui s’en suivent. Avec une musique pop au concept retro, Sunmi nous décrit les sentiments ambigus qu’elle a envers son ex dans « You Can’t Sit With Us » (2021). L’histoire du clip est assez originale. L’ex de Sunmi, dont la faute a conduit à la rupture du couple, cherche à se faire pardonner, mais la frontière avec l’obsession est fine. Après l’avoir appelée avec insistance, il se présente sous la fenêtre de la femme qui décide de lancer un pot de fleurs pour indiquer son refus. Manque de chance, le pot arrive sur la tête de son ex et le tue. Néanmoins, il revient d’entre les morts mais sa transformation n’est pas complète : il ne ressemble pas aux autres zombies (tous masculins) et garde une apparence plutôt humaine. Cela traduit le fait qu’une part de la chanteuse l’aime toujours malgré la haine qu’elle lui porte : « And every time I see you, I hate you 그래도 너 없인 안될 것 같아 » (« Et chaque fois que je te vois je te déteste mais je ne pense pas y arriver sans toi »). Cela est confirmé par la fin, lorsque le couple se réconcilie et que l’on comprend que l’apocalypse n’était qu’une invention de Sunmi due à sa colère.

©Abyss Company

Les fins ne sont malheureusement pas toutes heureuses et deux autres musiques parlent d’une rupture où l’une des deux parties se sent lésée : « Shout Out » (Monsta X, 2018) et « Zombie » (Everglow). Dans la première, les paroles comparent une personne qui vient de se faire larguer à un zombie : « Excuse me, I’m walkin’ like zombie uh 반쯤은 죽어 미치고 팔짝 뛰어 jumpin’ uh » (« Pardonnez-moi, je marche comme un zombie. À moitié mort, je cours comme un fou à en perdre l’haleine et saute »), « 반쯤 넋 나간 채로 무거운 다리를 끌며 걸어, 헤매 난 어딘가 찾아 그 누군가 » (« À moitié mort, je marche avec les jambes lourdes, j’erre à la recherche de quelqu’un »). Cette métaphore est vraiment intéressante étant donné que l’on dit « trouver sa moitié » lorsque l’on aime quelqu’un. Mais quand celle-ci s’en va, on se retrouve incomplet. Et quoi de mieux qu’un être à moitié vivant et à moitié mort pour décrire ce sentiment ?

Les paroles de « Zombie » vont aussi dans ce sens. Victimes d’une rupture douloureuse, les filles du groupe sont internées dans ce qui ressemble à un hôpital psychiatrique. Vêtues de tenues blanches qui font échos aux camisoles, leur pathologie est claire : elles sont obsédées par leur téléphone, seul moyen d’atteindre leur ex. Lorsqu’elles tentent de le joindre, le bip du répondeur devient la ligne droite d’un encéphalogramme : mortes de l’intérieur, elles n’évoluent plus dans un état normal. Les paroles vont d’ailleurs dans ce sens : « I’m a zombie 망가져가지만 피었지 love me leave me 독처럼 퍼지는 기억이 » (« Je suis un zombie, je me décompose mais je continue de fleurir. Aime-moi, laisse-moi, les souvenirs se répandent comme du poison ») et « Darkness in my heart 비틀대며 걷는 밤 네 흔적을 찾아 헤매는 매일 » (« De l’obscurité dans mon coeur, chancelant chaque nuit j’erre à la recherche de tes traces »).

©Stone Music Entertainment

Mais le zombie, tout comme les chansons de K-pop, ne se limite pas à parler d’amour. Au contraire, il s’avère être utile pour décrire différents maux de la société, à l’instar des films et des K-dramas.

Capitalisme, dépression, fanatisme, patriarcat… Quand le zombie devient critique de la société

Dans notre article sur le film Colony (Yeon Sang-ho, 2026), on mentionnait que le zombie était une figure privilégiée pour questionner la société. Si son origine haïtienne l’érigeait en critique de l’esclavagisme, sa mondialisation l’a peu à peu amené à interroger nos sociétés capitalistes. La Corée du Sud se présente donc comme un terrain d’expérimentation et de développement parfait pour ce zombie nouvelle génération. Cette société ultracapitaliste est ainsi vivement dénoncée dans Dernier train pour Busan (Yeon Sang-ho, 2026) alors qu’on peut voir dans All of Us are Dead (Chun Sung-il, 2022) une critique d’un système scolaire violent, voire meurtrier.

Dans « Why so serious? » (SHINee), les paroles évoquaient déjà une petite critique de la société. Dans toute la chanson, elles décrivent la majorité des personnes comme des gens identiques qui ne pensent pas d’elles-mêmes mais apportent une petite nuance avec la phrase : « 뇌 따윈 없이 보이겠지만 다들 고민 있겠지 » (« Même si ils ont l’air sans cerveau, ils ont sûrement des soucis »). Mais il faut attendre 2020 pour avoir une chanson qui dénonce ouvertement les dérives capitalistes et l’impact d’un tel système sur les individus. Dans le clip de « Zombie » (DAY6, 2020), on suit un salarié dans sa journée métro-boulot-dodo classique. En pilote automatique, il ne vit plus que pour travailler. C’est pour décrire cette situation qu’est employée la figure du zombie : « I feel like I became zombie 머리와 심장이 텅 빈 / 생각 없는 허수아비 / 언제부터 이렇게 된 갈까 oh why / I became a zombie 난 또 걸어 정처 없이 / 내일도 다를 것 없이 / 그저 잠에 들기만을 기다리면 살아 » (« Je sens que je suis devenu un zombie avec une tête et un coeur vides / Un épouvantail sans arrière-pensée / Depuis quand je suis devenu comme ça, oh pourquoi ? / Je suis devenu un zombie, je continue de marcher sans but / Demain ne sera pas différent / Je vis en attendant de m’endormir »).

L’histoire derrière ce titre est tristement parfaite pour illustrer une société qui pousse à bout ses citoyens. Comme la quasi-totalité de leurs chansons, le morceau est composé et écrit par les membres du groupe, dont la thématique tenait donc certainement à cœur. Et c’est le cas puisqu’un jour avant la sortie du morceau, l’agence JYP annonce la pause des activités de DAY6 à cause de problèmes de santé. Au final, le groupe aura été absent des radars pendant presque un an. Conscient que les sujets d’épuisement psychologique et d’absence de sens donné à sa vie dépassaient les frontières de la péninsule, le groupe avait enregistré une version anglaise du titre, présente à la fin de l’album. Avec, à l’époque, deux membres bilingues, les paroles ont été consciencieusement retravaillées et appréciées par les fans internationaux, surtout dans un contexte aussi compliqué que celui du Covid.

En parlant des fans, quelques clips peuvent être analysés comme une critique comportementale, notamment celle des sasaeng (entendez par là les fans obsessionnels). Si aucun des titres n’apporte une dénonciation aussi frontale que « Obsession » (EXO, 2019), les clips de « Lovey-Dovey » (T-ara) et « Like OHH-AHH » (TWICE) ont attiré notre attention dans leur usage du zombie. Dans le premier, quand les idoles sont entourées de personnes humaines qui gardent respectueusement leurs distances, elles chantent et dansent en tenues décontractées au milieu de la foule. En revanche, quand elles sont en tenues de scène, un grillage et un agent de sécurité les séparent des fans qui essayent de les attraper et de les toucher. Ceux-ci étant bien entendu représentés en zombies. Dans le second, les chanteuses aussi sont entourées de zombies mais une fois que ceux-ci apprécient sincèrement TWICE, ils se transforment en humains, symbole du lien de confiance qu’elles ont envie de créer avec leur fandom.

©1theK

Ainsi, des éléments qui servent normalement à la survie des personnages lors d’une apocalypse deviennent des métaphores de la relation de distance entre les artistes et leur public : les grillages (comme dans « Do or Die » de Xikers, 2023) ou les baies vitrées (comme dans « You Can’t Sit With Us » de Sunmi) illustrent une séparation tandis que la position de hauteur pour échapper aux zombies (en haut d’un véhicule comme dans « Burn It » de Golden Child) ou au sommet d’un bâtiment (par exemple dans « Dear. Rude » de JeA feat. Cheetah, 2019) renvoie au surélèvement des idoles lorsqu’elles sont sur scène.

Enfin, nous aimerions aborder un dernier élément, qui est peut-être le moins évident mais qui mérite d’être cité. Le capitalisme est intimement lié au patriarcat, et c’est notamment ce que pointent du doigt les féministes matérialistes. Pour faire simple, elles expliquent que les deux systèmes s’alimentent : les inégalités de genre reposeraient sur les inégalités dans les rapports de production (le travail masculin est productif, le travail féminin reproductif). La place des femmes et leurs droits en Corée du Sud sont encore fragiles, nous ne cesserons jamais de soulever cela. Dans l’industrie musicale, certaines utilisent leurs positions pour dénoncer, s’émanciper et détruire une image stéréotypée de la femme (on pense au groupe i-dle ou encore à Dreamcatcher).

Soyons clair, c’était mal parti pour que les concepts de zombies dans la K-pop soient un terrain fertile pour une émancipation féminine. Si nous revenons à « Thriller », Michael Jackson joue sur les peurs de sa co-star pour la séduire (on a connu mieux comme technique de drague). Certains clips coréens restent bien entendu stéréotypés. Par exemple, dans « Burn It » (Golden Child), la dynamique où le garçon protège la fille est maintenue. Il en va de même pour « Walking Dead » (Kim Jin Pyo feat. LYn), où la protagoniste n’assure sa survie qu’une fois que son compagnon est transformé. On pense également aux clips « Lovey-Dovey » (T-ara) et « What’s your name? » (4Minute) qui utilisent le fameux cri strident féminin typique des films d’horreur. Mais quand les filles et femmes sont seules dans une apocalypse, comment s’en sortent-elles ?

Et bien, plutôt bien. Par exemple, Sunmi, Purple Kiss ou LABOUM combattent à l’aide d’armes dans leurs clips. Ces dernières, mais aussi CLASS:y ou OH MY GIRL (« Summer Comes », 2023) ne sont pas représentées comme particulièrement terrifiées et continuent de danser et s’amuser. D’ailleurs, CLASS:y ne fait absolument pas une chanson d’amour avec « Shut Down ». Au contraire, le titre parle d’émancipation féminine et le clip fait allusion au Covid et au K-drama All of Us are Dead, sorti la même année.

©M25 Official

Encore mieux : après avoir été dans une relation visiblement abusive, JeA est à l’origine d’une apocalypse zombie dans son feat avec Cheetah, « Dear. Rude ». Au début du clip, dans une scène ménagère classique où le mari rentre du travail et la femme a préparé le repas, JeA s’agace de la situation, intrinsèque à son genre : « 그거면 됐단 말 충분하단 말 들기 싫어 / 생각해봐 If I were not a girl 그런 말 했을까 내 착각일까 답을 난 알고 있어 » (« Je ne veux pas d’entendre dire que c’est assez et fini / Penses-y, si je n’étais pas une fille, est-ce que tu aurais dit ça ? Est-ce que je me trompe ? Je connais la réponse »). La seule solution qu’elle trouve pour sortir de sa condition et de transformer son mari, et d’autres personnes aux passages, en zombies qu’elle réussit à contrôler. Ainsi, elle témoigne dans le refrain de sa volonté de suivre ses propres désirs : « I can do anything whatever, anything whatever » (« Je peux faire n’importe quoi, n’importe quoi »), « Just let me do what I want » (« Laisse moi faire ce que je veux »). Dans sa partie rappée, Cheetah ajout même que « 그정도론 어림없지 잊었나 본데 너에게 삶을 안겨준 우리에게 질 » (« Vous ne pouvez pas faire ça, avez-vous oubliez qu’on vous a donné la vie ? »).

©1theK

Les arguments sur une éventuelle émancipation féminine dans ces clips sont minces, nous le reconnaissons. Mais par rapport aux concepts autour du vampire largement dominés par les groupes masculins (Enhypen et Oneus en tête), la répartition genrée pour les concepts du zombie sont plus équilibrés voire légèrement plus féminin (gardons en tête que T-ara sont les premières à avoir fait appel à cette figure et que le clip de TWICE est le plus vu d’entre eux avec pas moins de 538 millions de vues sur Youtube).

Et maintenant : le zombie post-covid dans la K-pop

Dans la K-pop, les concepts « zombie » apparaissent dès 2012 mais leur usage reste assez ponctuel. Le clip de référence sort en 2015, à l’occasion des débuts du groupe TWICE. Un an plus tard est diffusé sur grand écran le film Dernier train pour Busan de Yeon Sang-ho et, depuis cette date, tout s’est accéléré pour le K-zombie. Grâce au succès de son long métrage, le réalisateur donne au zombie à la coréenne une place sur la scène mondiale, exploitée davantage lorsque survient le Covid. La pandémie crée les conditions idéales pour que se développe le genre dans le paysage audiovisuel sud-coréen : Kingdom (Kim Seong-hoon, 2019), #Alive (Cho Il-hyeong, 2020), Happiness (Ahn Gil-ho, 2021), All of Us are Dead (Chun Sung-il, 2022)… À l’instar de ces films et K-dramas, l’usage des zombies dans la K-pop s’intensifie à cette période. Sur les 19 clips dont nous avons parlé aujourd’hui, quasiment la moitié sont sortis entre 2020 et 2023 (en sachant que nous avons volontairement laissé de côté des clips dont l’usage du zombie ne concernait pas la totalité de la chanson ainsi que les danse practice costumées).

Néanmoins, le K-zombie se fait plus discret en période post-covid et son âge d’or semble révolu. Preuve en est, la saison 2 tant attendue de All of Us are Dead n’a toujours pas de date de sortie annoncée. Dans la musique, seul Everglow s’est réapproprié la figure du zombie dans une chanson qui, on peut maintenant vous le dire, fait partie de nos préférées de la liste.

Depuis cette sortie, deux années se sont écoulées sans que le zombie, pourtant bien utile pour parler de nos états d’âme et de la société, ne soit utilisé à nouveau. Exception faite de Yeon Sang-ho : dans Colony sorti cette année, le réalisateur poursuit sa passion pour le genre et essaye d’insuffler un nouveau souffle au genre. Alors, on se le demande, est-ce que d’autres personnes vont suivre son sillage ou est-ce la fin de la zombiemania coréenne ?

A propos

Titulaire d'une licence LLCER Trilangue Anglais-Coréen à l'Université Aix-Marseille, je suis actuellement en M2 d'Etudes Culturelles à l'Université Paul-Valéry. Passionnée par la littérature et le cinéma, les productions coréennes me permettent d'aimer et de comprendre chaque jour un peu plus ce pays.

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