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Les chaussures blanches

Avec Les Chaussures blanches, Keum Suk Gendry-Kim poursuit son exceptionnel travail de mémoire et de lien intergénérationnel en rapprochant entre elles les répressions tragiques qui marquent l’histoire de la République de Corée.

Jeju
À ce sujet, autour de l'incident du 3/04/48, et de la révolte qui s'ensuivit : Lisa See, « L’île des femmes de la mer », J’ai lu, 2022, mais aussi de Keum Suk Gendry-Kim « Jiseul », Éditions Sarbacane, 2015.
Mémoire
On n’oubliera pas deux auteurs moins connus en France, mais cependant traduits : Kim Hong-mo avec « La vie des gosses » (révélations sous le manteau de la réalité des exactions commises par l’État à Gwangju), édité chez Kana et Park Kun-woong avec « Massacre au pont de Nogunri » (Vertige graphique), « Mémoires d’un frêne » (Rue de l’Échiquier) ou encore la trilogie Fleur (Casterman).
Keum suk Gendry-Kim/ Futuropolis, 2026

En écho à d’autres œuvres inspirées par sa propre histoire familiale comme par l’histoire de son pays au XXè siècle, Keum Suk Gendry-Kim nous livre avec ce nouvel opus non seulement un témoignage bouleversant des évènements de Suncheon-Yeosu en octobre 48, consécutifs au refus du 14ème régiment de la Garde Nationale de participer à la répression à Jeju à la suite de la révolte contre les élections unilatérales au sud sur décision de l’ONU, mais également de leur prolongement par nombre de révoltes étudiantes évoquées ici, comme de travailleurs lors des longues années de dictature qu’a vécues la République de Corée jusqu’à l’élection de Kim Dae-jung en décembre 1997. Au regard de la violence d’état exercée contre sa population, on comprend d’autant mieux les mobilisations récentes pour y résister, ou la dénoncer.

L’éclipse, figure récurrente de la terreur

Ce nouveau roman graphique est organisé en deux parties autour des histoires de Sang-a et de son père Hak-gi. Elles sont reliées entre elles par la figure de l’éclipse dont le motif évolutif apparaît en tête de chaque chapitre. En effet, si les évènements de Gwangju en mai 1980 ont été longtemps dissimulés et déformés par la propagande d’état, les massacres antérieurs à la guerre de Corée qui ont décimé Jeju et la région de Suncheon-Yeosu* en 1948 en particulier ont quant à eux été occultés par la terreur, le sentiment de culpabilité collectif, la politique de discrimination des enfants issus de familles dont l’un des membres avait été arrêté pour raisons politiques, et la défiance au sein même des communautés. La chappe de plomb de dizaines d’années noires s’abattait sur la Corée tout juste libérée du joug japonais, et pour de nombreux Coréen·nes, l’éclipse totale des drames advenus. La famille de la narratrice Sang-a et celle de son amie Seon-ja comptent des victimes de la répression, et leurs parents n’ont toujours pas fait leur deuil sans pour autant révéler à leurs enfants ce qu’il advint d’eux cette terrible année 1948, année de la proclamation de la République de Corée.

Keum suk Gendry-Kim/ Futuropolis, 2026

Une éclipse lunaire annoncée devient donc le motif récurrent de cette remémoration. Elle intervient dès la fin du premier chapitre, quand la narratrice Sang-a a une sorte d’éblouissement alors qu’elle est au volant de sa voiture ; dès lors, le récit se concentre sur la période de son enfance dans un village proche de Gwangju, où il arrive que des ossements humains ressurgissent des entrailles de la terre donnant lieu à des réminiscences chuchotées entre adultes ayant vécu la répression de 48 dans leur propre jeunesse. À la fin du dernier chapitre de la deuxième partie, la fin de l’éclipse coïncide avec la première chute de neige. La narratrice reprend connaissance dans sa voiture arrêtée : tout ce qui a été révélé sur la vie de son propre père Hak-gi dans le récit fait office pour Sang-a de prise de conscience. A posteriori, la rosace noir et blanc de la page de titre, sur laquelle la silhouette de Sang-a courant est démultipliée pourrait représenter sa course symbolique pour remonter le temps.

Contre l’éclipse, du pinceau renaît le souvenir

Keum suk Gendry-Kim/ Futuropolis, 2026

Le style graphique expressionniste de Keum Suk Gendry-Kim s’affirme et se précise encore, focalisé sur les contrastes entre ombre et lumière. Elle travaille toujours son récit en alternant des séquences réalistes, des dialogues du quotidien, des révélations qui n’en ont pas l’air, avec leur résonance symbolique, onirique, une naissance évocatrice, un rêve inexpliqué, un retour inattendu sur le passé. Le plus souvent l’image alors déborde le cadre, s’impose et se déploie. Les motifs empruntés à la nature, aux paysages, évocateurs de la tradition de la peinture à l’encre de Chine, sont récurrents et jouant sur la densité des noirs, illustrent le contexte évènementiel tragique, rendent le drame palpable ; ils deviennent métaphoriques, l’horizon est noyé de sommets montagneux qui barrent la route, isolent le moment comme ceux qui le vivent, la forêt les engloutit. Le souffle du vent éparpille les épis, les feuilles mortes comme pour balayer les martyres, éclipser la tragédie. Les corbeaux qui planent au-dessus des paysages sont de mauvais augure et les âmes des morts s’envolent en autant de papillons blancs.

Keum suk Gendry-Kim/ Futuropolis, 2026

Les cicatrices sur les corps des silhouettes martyrisées sont représentées par l’empreinte de feuilles dont la résille noire, fine, acérée, suggère la profondeur des blessures, physiques et psychiques. L’empreinte, la trace, la marque de ce gros soulier violent sur le dos du gilet de Sang-a lorsqu’elle est libérée après son arrestation, tous ces signes disent ce qui est advenu, sans plus de paroles. La peur qui naît de l’image de mise en joue par un fusil se retrouve dans la représentation en très gros plan de l’index pointé, accusateur, dénonciateur, sidérant.

Les chaussures blanches de l’innocence

Keum suk Gendry-Kim/ Futuropolis, 2026

De la jeunesse bouleversée de leurs parents, des meurtres commis dans leur village, dont la sœur de Hak-gi et le père de son ami Dong-ho engagé dans le 14ème régiment mutiné, qui ont aidé les insurgés, Sang-a et Seon-ja fille de Dong-ho, savent bien peu de choses ; mais les révoltes qui grondent dans les universités dans les années 90 les entraînent et la répression impitoyable, conduite par les sinistres baekgoldan, s’abat avec férocité sur les jeunes gens « enfermés et roués de coups pour avoir simplement manifesté ». Alors que Seon-ja disparaît, Sang-a parvient à échapper à une nouvelle arrestation grâce à une alliée inattendue, et retrouve en même temps les jolies baskets blanches offertes par son père lors de son admission à l’université. Comme un écho des gomusin blanches elles aussi, que Hak-gi prévoyait d’offrir à sa grande sœur le jour où elle a été assassinée par la milice diligentée par le nouveau gouvernement de Syngman Rhee, lors de la proclamation de la loi martiale, première d’une longue série.

Une œuvre profonde élaborée grâce à de nombreux entretiens avec des témoins directs dont certains sont rapportés à la fin de l’ouvrage, et qui résonne avec d’autres titres de Keum Suk Gendry-Kim. L’artiste s’affirme en France parmi les auteur·ices de bande dessinée comme celle qui transmet la mémoire des crimes qui ont souillé l’histoire de son pays*, sans oublier cependant que dans l’horreur, il y a – parfois – une main qui se tend.


Les Chaussures blanches
Keum Suk Gendry-Kim
Traduit du coréen par Lee Young-joo et Loïc Gendry-Kim
Futuropolis, 2026, 26 €

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