Essais Sciences Humaines

Yi Hwang, Etude de la sagesse en dix diagrammes

« Ce livre est la première traduction en français, avec annotations, d’un traité pratique de sagesse politique, intitulé Étude de la sagesse en dix diagrammes, écrit au XVIe siècle par Yi Hwang (1501-1570), qui est considéré comme le plus grand des confucianistes de Corée.

Ce Traité, qui s’adresse à un jeune roi, comprend dix diagrammes sur la « bonne gouvernance » destinés à être inscrits sur paravents pour être constamment médités, mais l’ouvrage s’adresse aussi à tout homme qui doit gouverner sa vie comme un roi gouverne son royaume. L’intérêt de cet ouvrage réside dans l’exposition synthétique et ordonnée du confucianisme de la renaissance chinoise tel que l’a compris Yi Hwang. Au sortir d’une crise de régime, alors qu’il est sur la fin de sa vie, Yi Hwang exhorte le roi à suivre les enseignements des sages du passé qui reposent sur le respect de la nature et des hommes. Et c’est là le second intérêt du livre. Loin de l’Occident, mais à la même époque, cet anti-Machiavel n’est pas seulement un nom du passé. Il est moderne dans la mesure où il reconnaît la valeur suprême de ce dont le monde d’aujourd’hui, violent et technique, a le plus grand besoin : une sagesse basée sur le respect. Cette pensée connaît actuellement un renouveau en Corée, renouveau auquel cette traduction entend, de loin, s’associer. »

Yi Hwang, plus connu sous le nom de T’oegye, son nom de plume, est né en 1501 à Andong dans la province de Gyeongsang, dans le sud-est de la Corée. Il est mort en 1570. A l’âge de 34 ans, après avoir passé une série de concours qui lui permettent d’intégrer le corps de la bureaucratie, il mène la vie d’un haut fonctionnaire lettré, et ce, pendant 25 ans, connaissant de nombreuses promotions. Agé de 58 ans, il se retire définitivement à T’oegye, près de son village natal. Pourtant, il est nommé à plusieurs reprises à différentes charges. Il les refuse et se consacre entièrement à l’étude et à l’enseignement. C’est au cours de cette période de retraite qu’il a écrit la plus grande partie de son oeuvre, plus d’une trentaine ouvrages.

Considéré en Corée comme le plus grand confucianiste du pays, il est regardé en Chine comme un des meilleurs confucianistes. Sa pensée a influencé le confucianisme japonais. Moine bouddhiste, Yamazaki Ansai (1618-1682) est devenu l’un des plus grands néo-confucianistes du Japon après avoir lu les livres de T’oegye.

La dynastie Joseon, fondée en 1392, a adopté le néo-confucianisme comme doctrine officielle. Elle s’est très vite attachée à établir des institutions appelées à être la base du gouvernement et de la société d’après les normes et les valeurs incarnées par l’école chinoise du renouveau confucianiste de la dynastie des Song (960-1279), l’école de la Nature et du Principe. Si T’oegye est un des plus grands confucianistes, sinon le plus grand, de cette époque, c’est qu’il a élaboré la théorie la mieux adaptée à l’idéologie fondatrice de Joseon.

C’est à l’âge de 68 ans que T’oegye a écrit pour un jeune roi l’Etude de la sagesse en dix diagrammes. Cet ouvrage constitue une synthèse de la pensée de l’école de la Nature et du Principe. Il présente dix sections composées chacune d’un diagramme, d’un texte original extrait, en général, de l’oeuvre d’un néo-confucianiste, d’un commentaire emprunté à des auteurs chinois ou coréen de l’École, et de brèves remarques de l’auteur lui-même. T’oegye a composé trois des dix diagrammes de l’ouvrage ; les sept autres existaient déjà à son époque, mais il les a lui-même complétés.

L’école de la Nature et du Principe est la plus métaphysique des écoles confucianistes. Elle étudie la nature de l’homme et ses sentiments pour déterminer l’action juste et morale. T’oegye a intitulé son livre Seonghak, « étude de la Sagesse », mot qui signifie aussi « étude pour devenir un Sage » : selon T’oegye, devenir un sage, un saint constitue la finalité de l’étude néo-confucéenne.

Les deux premiers chapitres exposent une certaine vision de l’univers et une conception de l’unité non seulement entre les hommes, mais aussi entre toutes les créatures. Le troisième et le quatrième mettent en lumière ce qui, pour l’homme, est fondamental depuis la culture de soi jusqu’au gouvernement idéal sur le plan politique. Leur thème central est celui de « l’investigation des choses », par quoi on entend la recherche du Principe commun des choses et des affaires humaines. Le cinquième chapitre traite des règles que doivent suivre les étudiants de l’Académie privée de la Grotte chinoise. Les trois chapitres suivants contiennent des réflexions sur la domination par le coeur de la nature et des sept sentiments, sur l’humanité et le coeur qui domine la personne. Le neuvième chapitre présente l’« Admonition du bureau de l’attention respectueuse », et le dernier, l’« Admonition sur se lever tôt et se coucher tard ».

Les dix chapitres constituent deux ensembles de cinq diagrammes chacun. Le premier de ces ensembles établit le cadre général qui inclut une vision de l’univers, de la société et de leur relation à la vie humaine grâce à l’étude. Le second, qui correspond à l’ « étude du coeur », thème cher à Yi Hwang, traite directement de la culture de soi : c’est la vie morale envisagée depuis des considérations psychologiques jusqu’à la pratique quotidienne. Mais l’unité, remarquable, des deux et de tout l’ouvrage ne se trouve pas seulement dans son mouvement du global au particulier de la conduite. Elle réside surtout dans son thème central que T’oegye ne manque jamais de souligner : le gyeong, traduit en français par « attention respectueuse » ou « attention révérencielle », le sens premier du caractère étant « respect », « révérence ».

Cette « attention respectueuse » recouvre deux attitudes conjointes. La première, intellectuelle, concerne la concentration de l’esprit nécessaire à toute recherche. La seconde, de nature morale, est la maîtrise de soi et la sincérité avec lesquelles le roi (et tout un chacun) doit aborder l’étude et ses rapports avec le monde.

Toutes ces considérations débouchent sur l’objet réel de la pensée de T’oegye : la grande entreprise de la culture de soi (susin). Il s’agit, pour l’homme, non pas tant de préserver sa nature originelle que de la réaliser pour ainsi dire tout au long de la vie, ce qui revient à conserver l’équilibre intérieur, à assurer par là l’ordre social grâce à un bon gouvernement et, finalement, le plus important peut-être, à vivre en harmonie avec l’ordre du Ciel, qui est le li. Pour atteindre ce but, T’oegye, à la suite de son maître Zhuxi, a proposé une méthode : celle de l’ « investigation des choses » (gyeokmul), par quoi il faut entendre la réflexion constante sur les affaires humaines et sur l’expérience des Sages.

Ici intervient le gyeong, l’« attention respectueuse », comme secret de la méthode de culture de soi. Attention de l’esprit et du coeur qui ne se laissent disperser ni par la foule des désirs, ni par la multiplicité des affaires humaines à aborder. Attention de tous les instants et en tous lieux, car les exigences du li en quoi consiste la moralité se manifestent en tous temps et en tous lieux. Respect des hommes et des situations sociales, qui fonde la conduite mesurée, mais aussi respect de ce li toujours présent, synthèse de tous les li des choses de la nature, et en même temps bien ultime et parfait dont la présence pour l’homme est exigence morale.

Le principe de l’univers, appelé le Faîte suprême (taegeuk), est identifié à l’indéterminé, le non-concret, qui est le principe transcendant à ce particulier et à ce concret, qui sont le tout de la réalité. Alors son mouvement et son repos engendrent d’abord le yin et le yang, qui sont aussi la voie du Ciel et de la Terre, celle du masculin et du féminin, et dont l’explicitation dans les Cinq Énergies (le métal, le bois, l’eau, le feu, la terre) engendre finalement à son tour la myriade des choses, dans le changement perpétuel qui est la vie de l’univers.

La contradiction apparaît tout de suite puisque le li, qui est en dehors du mouvement et de l’action, semble bien cependant produire ou engendrer le ki, donc agir, donc se mouvoir. Ce problème est la véritable origine de la fameuse « Controverse des Quatre Commencements et des Sept Sentiments » (Sadan chiljeong non), controverse ouverte en 1559 avec un autre néo-confucianiste, Ki Tae-s••ng (1527-1572), controverse exceptionnelle dans le climat traditionnel de l’époque puisqu’elle oppose pendant huit ans un lettré de cinquante-huit ans à un autre âgé d’à peine trente-trois ans. Ce débat sera pour T’oegye l’occasion de lancer une théorie qui divisera le monde intellectuel coréen des générations suivantes.

Pour la résoudre, T’oegye applique au li la distinction classique substance-fonction. En tant que substance, le li est calme, donc sans action ni mouvement, mais sa fonction est d’être justement la raison des choses, en engendrant le yin et le yang, donc le ki.

L’étude de l’enseignement des Sages de l’antiquité et la réflexion sur celui-ci sont fondamentales. Le projet de ces Sages a été de clarifier les relations humaines, connues comme les Cinq Relations (oryun) qui sont celles de justice entre le souverain et ses sujets, d’affection entre parents et enfants, de distinction entre mari et femme, d’ordre entre aîné et cadet et de fidélité entre amis. Les cinq relations morales étaient le principe de la politique et de la société. Cette étude a donc pour finalité de faire respecter les rites, c’est-à-dire les situations sociales qui obligent à des devoirs. C’est le premier pas de la Sagesse qui implique que l’on garde en toutes circonstances la mesure, celle-là même que les rites prescrivent : être fils, c’est se conduire en fils ; être ministre, c’est se conduire comme tel, c’est-à-dire avec fidélité. L’étude ainsi comprise justifie et conforte l’ordre social existant d’où procède la paix.

L’Étude de la sagesse en dix diagrammes insiste sur l’attention respectueuse : l’auteur tenait pour importante la sincérité dans l’action humaine. Selon l’enseignement confucéen, la vraie Voie et la vie véritable consistent dans la sincérité, sincérité qui n’est possible, selon T’oegye, que par l’attention respectueuse. Comme Confucius qui méditait trois fois sur sa conduite, T’oegye recueillera, à l’âge de 58 ans, près d’une centaine de ses lettres, remarquables par leur clarté et la qualité de leur argumentation, pour un examen de conscience. Ce recueil de correspondance témoigne de son souci pour l’union de la parole et de l’acte et pour celle de la connaissance et de la pratique, et manifeste son regret de n’avoir pas pu se consacrer à l’étude dès 20ans, du fait de contraintes qui l’ont obligé à mener une vie de fonctionnaire.

Ses écrits révèlent un homme vrai. Personne ne peut se sentir étranger à lui. Non seulement en Chine et au Japon, mais aussi aux États-Unis, T’oegye touche le coeur des gens par son intégrité et son enseignement toujours actuel.

Sur le point de mourir, il dit adieu à ses disciples. Bien que ministre à quatre reprises et aimé du roi, il fit un testament pour que sa cérémonie funéraire soit limitée à sa famille et qu’il n’y ait qu’une petite pierre à la place de l’épitaphe. T’oegye s’efforça de devenir un sage qui cherche la vraie Voie.

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