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LES CERISIERS DU JAPON

Les cerisiers du japon de YI Tae-jun
Les cerisiers du japon
de YI Tae-jun

Sans doute que sous l’exotisme bienveillant dont témoignaient les auteurs de l’époque se devinait  le poids de l’existence,  le poids de l’histoire  d’un pays à la recherche de sa modernité ; pour reprendre une phrase de Georges Ducrocq,  voyageur en Corée du début du vingtième siècle et auteur de Pauvre et douce Corée (1904), «  Il se lisait sur les visages des femmes coréennes une gravité touchante, une sérieuse douceur ». L’œuvre de Yi  Tae-jun, Les cerisiers du Japon, brille de ce même éclat noir. A une époque où la question de la littérature se posait entre luttes idéologiques – occupation japonaise oblige-, et le renouveau de formes artistiques, notamment par l’apport des littératures étrangères, l’auteur puise dans la vie de ses contemporains le motif  de onze nouvelles aux détails  piqués de réalisme. Fi du roman à thèse et de ses longs déploiements narratifs, ici,  les bouleversements profonds d’une société se lisent dans la description minutieuse des soubresauts parfois imperceptibles de la vie quotidienne; Comme Yi Tae-jun aimait à dire, « Les mots, ce sont les gens ».

« Vendre des marrons grilles assis dans la rue en plein froid, ne représente donc pas un moyen de vivre comme tout le monde mais plutôt un moyen de mourir décemment  Quand il mourra, il deviendra un cadavre anonyme, il ne peut donc se permettre de mourir sans le sou… autrement dit, il prépare sa mort avec ce gagne-pain »..

Si dans le dédale des rues  du vieux Séoul, sous les lumières de la ville ou dans l’obscurité des campagnes l’auteur puise l’image d’une Corée authentique, le lecteur trouve par le biais d’une écriture ciselée ce qui dépasse  les relations humaines  ancrées par l’histoire et le lieu. Aussi,  c’est  toujours  avec une grande impatience qu’au fil des nouvelles on  retrouve les personnages,  et qu’à regret on les quitte. Peut-être également avec une légère crainte devant les épreuves que l’on devine les attendre ;  à une période  où  l’appellation Corée renvoie au Pays avant  la séparation entre le Nord et le Sud,  on perçoit  dans l’attachement  de l’auteur à raconter une histoire des années 20, « une époque lointaine et bien différente de la nôtre »,  un pressentiment …Des années noires qui vont suivre (la guerre de Corée 50-53) jusqu’aux jeunes générations d’écrivains,  les jours difficiles, la solitude et les errances ne font que  préfigurer la littérature de l’extrême contemporain .

 «  A la seule vue de son pantalon de hanbok usé dont les trous n’ont pas été rapiécés mais simplement pliés en deux  avant d’être  recousus et dont le bas est serré par une ficelle de nylon bleu […] n’importe quelle femme un tant soit peu observatrice peut deviner que cet homme est veuf, sans femme ni en enfant. Ce vieillard est vraiment seul ».

 Si d’aucuns éprouveront sous la patine de l’époque le souvenir regretté des choses perdues, d’autres pourront, en même temps qu’un certain dépit,  avoir un sentiment d’impuissance devant l’état permanent de choses que l’on  aimerait voir changer.

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