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Je suis un écrivain fantôme

<b>Je suis un écrivain fantôme</b><br>de KIM Yeon-su<br>Éditions Imago
Je suis un écrivain fantôme
de KIM Yeon-su
Éditions Imago

Une plaisanterie qui ne semble pas près de finir : Corée du sud moderne, des jeunes divorcés sud-coréens tentent de comprendre l’échec de leur mariage ; Tu crois, Nezumi, que c’était l’oiseau ? : Londres du xxe siècle, un japonais étudiant en Histoire et sa concubine coréenne tentent de comprendre les raisons du suicide de la jeune sœur de celle-ci; Bunengshuo : En 1950 en pleine guerre de Corée, un soldat chinois portant l’uniforme nord-coréen et une infirmière nord-coréenne sont restés sur les lieux après l’arrivée de l’armée américaine ; Histoire d’un cœur faux : Fin 19ième, un détective américain idéaliste part en Corée à la recherche de la fiancée d’un homme de pouvoir américain ; Passer un mois de plus et franchir le massif neigeux : Epoque des JO, en 1986, un étudiant en Histoire dont la petite amie vient de se suicider se prend de fascination pour Hyecho, un moine du royaume de Silla (8ième s) et entame un trek en Himalaya pour suivre ses traces ; Trois récits de l’antique Namwon Corée du 18ième : Reprise et détournement du mythe (Pansori) de Chunhyang, très populaire en Corée; Et Itô Hirubumi, n’avoir pu l’abattre : Corée moderne : Seongjae, un homme riche va en Chine pour arranger un mariage entre son frère attardé, Seongsu, et une chinoise pauvre ; Aussitôt l’amour reconnu : Gyeongseong, ancienne Séoul sous l’occupation japonaise. Un journaliste coréen défend la liberté sexuelle en pleine oppression japonaise, proclamant qu’elle est le remède à la guerre, avant de tomber amoureux d’une hôtesse de bar. Debout maintenant en pleine lumière : Guerre de Corée, Séoul vient d’être libérée et juge une sud-coréenne accusée d’avoir collaboré à la fois avec les japonais et les communistes. Son mari a été tué trois ans plus tôt par les communistes, accusé d’avoir été réactionnaire.

Notons deux axes principaux, déjà très visibles, et qui servent de plan de base aux nouvelles: l’Histoire et l’amour. Il s’agit toujours de couples d’hommes et femmes aux relations amoureuses les plus diverses qui se débattent dans leurs époques mutuelles. Ces nouvelles saisissent ces personnages dans des moments où tout pour eux est source de difficultés, frustrations, échecs et souffrances et les empêche par conséquent d’être heureux. Kim Yeonsu survole une grosse partie de l’histoire de la Corée (depuis la colonisation japonaise à nos jours), en donnant vie à des personnages qui subissent littéralement leur vie, tant dans le domaine amoureux (divorce, mort du conjoint, amour à sens unique, bafoué…) qu’à cause du contexte sociopolitique (guerres, dictature, oppression, censure, pression sociale…). Cependant, au-delà de cette vision que certains qualifieront de pessimiste et d’autres de réaliste, ces nouvelles ont l’intérêt qu’elles travaillent à remettre en cause nos conceptions de l’amour et de l’Histoire. Plus largement, elles permettent ce que nous appellerons une « étude des représentations ». Nous entendons par représentation tout ce qui permet à l’être humain de mieux comprendre, représenter et saisir le monde. Celles-ci sont sous diverses formes et peuvent aller du matériel (livre d’histoire, photo, roman …) à l’immatériel (de l’ordre de la pensée : opinions, préjugés, ici à propos de conceptions comme celles que l’on se fait du bien et du mal, de l’amour véritable, de la justice…). Concrètement, l’auteur tente de démontrer en quoi la représentation que l’on (se) fait de toute chose peut s’éloigner de ce que l’on pourrait appeler, et si elle existe, la vérité. Ces représentations qui régissent nos vies, deviennent sous la plume de Kim Yeonsu absurdes, aléatoires (l’héroïsme par exemple), si ce n’est dangereuses (en ce qu’elles peuvent masquer la vérité ou encore servir à justifier des actes et déresponsabiliser l’individu), et dans tous les cas multiples. Comment démonte-il ces représentations ? Par l’usage de la subjectivité : Les nouvelles, les personnages (nationalités, âges, différence de sexe, personnalités), les évènements historiques, les points de vue (narratifs, politiques) s’entrechoquent au point que toute certitude et surtout toute objectivité soit en permanence remise en question, et que se révèle non pas une représentation de la justice, du bien, du mal, de l’amour…mais plusieurs.

Ces nouvelles montrent des personnages qui essaient en vain de comprendre, de donner sens à leurs vies et au monde. Ils éprouvent un besoin de rendre nécessaire (ce qui ne peut être autrement) ces choses, évènements ou personnes si importants et d’en supprimer toute absurdité et caractère arbitraire. C’est pourquoi et sans surprise que ce que nous appelons « compréhension du monde » reste au cœur des nouvelles et devient en quelque sorte une obsession pour les personnages, « compréhension du monde » étant une expression large qui comprend toutes les petites obsessions que nourrissent les personnages pour tel ou tel évènement, objet, personne, idéologie…qu’il considère comme étant représentatif d’une partie de sa vérité. Nous remarquons que ce désir de compréhension du monde passe avant tout par le désir quasi mathématique de comprendre leurs amours et Histoire(s). Beaucoup de personnages sont concernés par une certaine obsession pour tout ce qui permet la mise en place de connexions : la logique, l’étude du lien de cause à effet, l’étude des coïncidences étonnantes et du hasard (sans pour autant parler de destin, de superstition ou de providence, implicitement associés à un échec de la pensée). Mais aussi pour des objets symboliques et représentatifs comme la carte routière, le trait et le pointillé, le manuel d’Histoire, le métier de détective et de journaliste,le panneau d’information…donnant des réflexions amusantes comme : Peut-être le saurai-je si je vis encore quelques six cents ans et que je deviens une merveille de la nature avec panneau d’informations de quelques lignes pour résumer toute ma vie. Tous sont assaillis par une sensation d’incomplétude, d’incertitude, ce désir de donner nécessité à des faits en mettant à jour leurs causes. Autrement dit, certains personnages considèrent que le hasard n’existe que dans la mesure de leur ignorance (idée postulée par plusieurs grands philosophes dont Spinoza) et considèrent la connaissance comme une des solutions à l’incompréhension. C’est surtout le cas du personnage de la première nouvelle, un homme qui rencontre par hasard son ex-femme déambule dans Séoul avec elle puis devient persuadé que l’explication de l’échec de son mariage peut se trouver en partie dans le trajet effectué lors de leur récente rencontre. Ainsi il se prend d’une fascination pour la carte sur laquelle il trace leur trajet, y voit des formes géométriques, y découvre des signes postérieurs, comme le fait qu’ils aient rebroussé chemin devant la rue de l’Espoir. Il tente de mettre à jour des lois, des règles qui délimitent l’espace des possibles du hasard, dans un désir d’en maitriser parfaitement les paramètres. Cette obsession de la géographie, de la carte (et donc implicitement de la destination, métaphore du « sort » de la vie) est semée dans beaucoup de nouvelles.Dans Tu crois, Nezumi, que c’était l’oiseau ? les personnages interrogent la loi de cause à effet entre évènements. Qu’un oiseau ait sautillé dans un arbre à un moment et un lieu donné a eu des conséquences dramatiques : Seyong a vu cet oiseau quelques jours précédent un grave accident de voiture l’impliquant avec son mari. Et sans pouvoir se l’expliquer, cette image de l’oiseau l’a tétanisée et elle est restée à penser à cet oiseau au lieu d’appeler les secours, causant( ?) la mort de son mari. Mort qui causera sa dépression puis son suicide (culpabilité ?) et au passage la rupture entre sa sœur et le compagnon de sa sœur. D’autre part, dans la nouvelle Et Itô Hirobumi, n’avoir pu l’abattre, le personnage se prend d’obsession pour cet évènement, l’assassinat de ce général japonais par An Junggeun en 1909, qui a servi de prétexte à l’annexion japonaise (militant indépendantiste coréen devenu héros national et martyre). Or, ce héros aurait dû être Wu Deoksun, celui qui était en charge de tuer le général, mais qui n’a pas pu puisque par hasard, le train qui amenait le général ne s’est pas arrêté à l’endroit prévu. L’histoire de la Corée n’aurait-elle pas été toute différente si l’assassin avait été quelqu’un d’autre ? Où si aucun des deux n’était parvenu à mener leur plan à bien ? Comment le savoir ? Les personnages se font vite à l’idée qu’un hasard sans intention (aveugle) produisant des conséquences heureuses comme malheureuses, est l’un des mécanismes principaux de la réalité. Plus encore, ils se rendent compte que si la connaissance aide certes à comprendre certaines choses, tout n’est pas aussi facilement saisissable, contrôlable. C’est l’Histoire elle-même qui décide, pense un des narrateurs, écho donné par un autre personnage dans une autre nouvelle qui pensera j’ai fini par comprendre qu’une question si prétentieuse sur l’enchaînement des hasards ordinaires, une question comme pourquoi cela devait-il arriver ? Relevait du pur non-sens. Nous avons donc un aperçu de la torture psychologique à laquelle se soumettent les personnages pour tenter d’établir ces connexions. Très peu de personnages, (à notre sens seulement dans Histoire d’un cœur faux où le détective américain change littéralement de vie après avoir découvert la Corée) envisagent la question du hasard dans le sens Machiavélien du terme. A savoir qu’il faut non seulement accepter cette impossibilité de contrôler les évènements-qui fait partie de la condition humaine-mais aussi savoir saisir ces opportunités du hasard. C’est-à-dire rester dans une ouverture d’esprit qui fait du hasard une des conditions de la liberté (ce que Machiavel appelle la Virtù). Cependant, pour la majorité des personnages, ce qui découle de cette torture psychologique et de la constatation de cette impossibilité de contrôler ou simplement de comprendre sa propre vie mène près de la moitié des personnages à différentes formes de suicide (que l’on peut voir comme conséquence du désespoir mais aussi et paradoxalement comme une revanche sur la vie en contrôlant ce qui peut l’être, à savoir le moment et les circonstances de la mort). Et nous notons d’autre part que la mort est pour ces personnages, dans un sens très Beckettien, synonyme de délivrance. Interprétation à laquelle nous incite l’auteur avec la récurrence et l’association, dans chaque nouvelle, du motif de la mort avec la chute des pétales du cerisier. Le cerisier, arbre dont la fleuraison est autant appréciée qu’éphémère, devient dans les nouvelles, annonciateur de la mort.

La nouvelle Passer un mois de plus et franchir le massif neigeux est très représentative du désir d’établir des connexions : le personnage se prend de passion pour ce moine, Hyecho, parce qu’il s’est rendu compte par hasard, qu’un des livres retraçant tout son parcours est le dernier à avoir été emprunté par hasard par sa petite amie avant de se donner la mort, et y cherche donc inconsciemment des explicitations qui pourraient expliquer son suicide (lui-même se suicidera par épuisement dans une expédition qui ressemble à celles que faisait le moine plusieurs siècles auparavant). Cependant, ce qui nous intéresse plus particulièrement -pour revenir à notre étude sur le danger des représentations- c’est que cet étudiant, avant de se donner la mort écrit un roman sur sa petite amie (le roman est donc à prendre comme une représentation, écrit dans le but de comprendre). Or, il se rend compte en écrivant ce roman, que finalement il ne reste pas grand-chose d’eux : Il ne pouvait passer en phrases que ce qui avait pu se communiquer de lui à elle et d’elle à lui, et c’était tout, tout le reste, qui n’avait pu se dire, était impitoyablement éliminé. Il se rend donc compte qu’il disparait petit à petit de son propre roman et se met à le détester, effrayé par l’évidence qui s’offre à lui : elle ne l’aimait pas (idée terrorisante qui lui rappelle qu’elle a omis de parler de lui dans son testament). Le mot de la fin est donné par la narratrice (qui se trouve être le chercheur qui a écrit le livre sur ce fameux moine) Votre amie vous a beaucoup aimé. Qu’elle ait parlé de vous nulle part le proclame (testament). Elle a refusé jusqu’au dernier moment de vous dire de lui pardonner. Parce qu’elle vous a aimé au point qu’elle n’avait pas à vous demander pardon. Si cette supposition est vraie, non seulement la représentation de leur amour par ce roman est complément erronée (roman qui a ironiquement du succès car il est rare de voir un roman ou tout se passe sans amour) mais pire encore, son désir de comprendre, connecter et représenter, l’a plus éloigné de la vérité qu’approché.

Autre exemple de représentation erronée, mais cette fois ci mentale. Il s’agit de la représentation fantasmée que l’on se fait d’un pays ou de ses habitants. La nouvelle épistolaire Un cœur faux, met en scène un détective privé jonglant entre idéalisme et patriotisme sans faille pour l’Amérique, imprégné de tous les clichés et préjugés possibles pour ce pays sauvage, ermite, habité par les jaunes qu’est la Corée. Son obéissance et son admiration pour son employeur, G. Whashington Brooks, vont petit à petit laisser place au mépris, à la rupture, tandis qu’à l’inverse proportionnel son intérêt pour la Corée grandit, au point qu’il décide d’y rester. Vos Etats-unis d’Amérique et les miens ne sont que les fruits d’une imagination qui ne pourront jamais se raccorder (…) Seul importe que ce monde s’édifie comme on l’imagine. Cette nouvelle est l’illustration parfaite du choc des cultures et différences de représentations, mais abordé de manière plutôt drôle : Par exemple, il ne peut s’empêcher se moquer des traditions et croyances des asiatiques, notamment en les regardant jeter de l’argent à la mer lors d’une tempête mortelle durant son voyage en bateau, persuadés que la route vers l’au delà nécessite des frais. Chose totalement absurde pour lui, mais dans un désespoir assez comique il se surprend à jeter aussi de l’argent, bien que je ne fusse pas certain que le roi dragon chinois put aimer les billets de l’oncle Sam. Cet homme se rend compte au fil de ses péripéties que les préjugés tant négatifs (Corée) que positifs (Etats-unis) sont en réalité plus dangereux que toute autre réalité. Ainsi, vouloir comprendre réellement l’autre est l’un des rares moyens de ne pas se leurrer, de ne pas sombrer dans sa bêtise. Nous arrivons ici au cœur de ce que nous pensons être une des préoccupations de l’auteur, à savoir le manque de communication entre les hommes. Ce manque de communication cause un fossé de réalités qui sépare les êtres. Dans toutes les nouvelles, pour diverses raisons, la communication profonde, non superficielle reste impossible. Même l’amour-qui semble à priori la meilleure motivation pour vouloir tout comprendre de l’autre-ne suffit pas. Cette incompréhension en amour est représentée par des pensées trop vagues, des incertitudes. Je lui avais demandé sa main. Cette idée m’avait semblé la rendre heureuse, ou des malentendus provoqués par des mauvaises tournures de phrase : Il a dit il faut faire un enfant, plutôt que faisons un enfant. Un personnage constate : Tu n’aimes pas ma sœur. Parce que tu n’as aucune intention de rien connaître d’elle. Ce à quoi le narrateur répond : Existe-t-il au monde une personne qui en comprend vraiment une autre ?(…) C’est une passion insensée que de vouloir tout comprendre de l’autre. D’autre part, nous lisons des déclarations d’amour ratées. Au fait je t’aime. Ce que je viens de dire était une plaisanterie. La question de la plaisanterie, de l’humour et du rire a une place bien particulière dans toutes les nouvelles. La plaisanterie n’a rien de plaisant. Elle ne fait que blesser le cœur dit un personnage. L’auteur en fait l’illustration la plus parlante de l’incommunicabilité, de l’incompréhension. Absolument tous les rires et sourires sont faux, actes sensés rapprocher les êtres mais qui ne deviennent qu’un acte social, mécanique, faux, mettant à jour le fossé entre les personnages, leur malaise. Pire encore, le rire amène sur une mauvaise piste, celle de l’illusion du bonheur. Sehi ne comprend pas après coup pourquoi sa sœur qui s’est suicidée riait autant. Le rire le plus violent reste celui déclenché par la défense désespérée du personnage accusé d’avoir collaboré (dernière nouvelle) qui insulte son mari à l’instant fusillé, pour survivre :Tandis que je braillais ainsi en lui crachant dessus et qu’il continuait à pisser le sang, le juge me somma de faire mon autocritique et non la critique de mon feu époux, et quelques-uns des spectateurs éclatèrent de rire.

Revenons sur la question de l’Histoire. Nous avions évoqué plus haut le besoin de sens éprouvé par les personnages et cela explique en grande partie leur fascination pour l’Histoire, (en tant que domaine d’étude, c’est-à-dire au même titre que la physique, la sociologie, les mathématiques…). Concrètement, il y a deux catégories de personnages : ceux qui étudient l’Histoire (et qui ont donc un certain recul empirique) et ceux qui la vivent dans leur chair (faisant écho aux théories de ceux qui l’étudient). Pour beaucoup de personnages elle représenterait le point de contact (comme il en existe tant d’autres), le déclencheur possible d’un processus de compréhension et d’appropriation du monde. Je voulais connaître l’intime vérité des choses. L’Histoire était pour moi un moyen de m’en approcher. Cependant, les personnages se confrontent ici aussi à l’échec. Au contraire, et dans une perspective très Kantienne, plus ils s’enfoncent dans l’étude de l’Histoire et plus l’absurdité, la contingence des faits qui échappent à toute prévisibilité, raison, logique ne vient que heurter, creuser leur besoin d’intelligibilité. S’ajoute à ce problème celui de la fausseté des informations ou les « arrangements » causés par manque d’informations et déformations des faits. En ce sens le militaire chinois enrôlé de force dans l’armée nord-coréenne (Bugnengshuo) remet les pendules à l’heure. Par exemple, il rappelle que la frontière entre nord et sud est à cet endroit exact, non pas pour des raisons politiques ou diplomatiques comme l’Histoire officielle le proclame, mais juste parce qu’elle marque l’endroit jusqu’où le ravitaillement pouvait être assuré. En ce qui concerne la falsification des informations, un étudiant en histoire rêve et théorise un objet : Un certificat historique, officiel, absolu qui serait rédigé pour chaque évènement qui a eu lieu : Si l’on estime impossible de trouver le certificat de tel évènement particulier, impossible, autrement dit, de le comprendre malgré tout, c’est que notre propre vérité se tient trop loin de la sienne. Puisque cela semble impossible, le militaire chinois répète inlassablement que finalement la vérité se trouverait dans la chair. L’Histoire ne se consigne pas sur un livre ou une stèle. L’histoire de l’homme s’écrit dans le corps de l’homme. Celle-là seule est vraie. Ce même homme qui (et c’est toute l’ironie de l’auteur) est confronté à une telle horreur, inhumanité sur les champs de bataille, qu’elle est « impossible à dire » (signification du titre de la nouvelle, qui revient comme une litanie).

Ce même homme qui dira cette phrase en apparence si forte en conviction la justice est de notre côté, phrase deviendra totalement absurde car dite par un chinois à une infirmière nord-coréenne qui se retrouvent sur un territoire qui vient de passer aux mains de l’ennemi. Car où est la justice ? L’auteur joue avec les représentations morales, dans le but de démontrer que la séparation entre le bien est le mal est beaucoup plus délicate qu’elle n’en a l’air. C’est la principale réflexion que propose la nouvelle Trois récits dans l’antique Namwon où Chungyang se fait allégorie de la fidélité et du courage. Sauf que si dans le mythe[1], Chungyang est victime d’injustice et que dans une perspective très manichéenne le méchant est puni à la fin et l’héroïne sauvée et récompensée, l’auteur inverse les valeurs de justice et d’héroïsme du mythe initial. Bien que le narrateur soit un homme amoureux d’elle, le lecteur prend conscience que cette fidélité tant admirée dans le mythe devient orgueil déplacé dans la nouvelle. Le procureur quand à lui devient paradoxalement l’homme qui applique la loi de la même manière pour tout le monde : Tant que le mariage n’est pas officiel, une courtisane ne peut pas s’émanciper. Seul changement à l’histoire : le hasard fait que son mari ne peut pas revenir et elle finit par se donner la mort. Ainsi, la situation finale ne tient qu’à quelques circonstances. Le concept de justice est facilement réversible et diversement interprétable. Où est la justice ? Il semblerait qu’elle émerge seulement dans certains ensembles de conditions, de circonstances et qu’elle se renverse contre vous dans d’autres circonstances. Autrement dit, si la justice est plutôt une affaire de circonstances que de vérité, elle est de l’ordre, une fois encore disons-le, du hasard. En ce sens la dernière nouvelle, Debout maintenant en pleine lumière, est doublement bouleversante dans la manière d’aborder la question de la trahison politique (bouleversement pathétique et renversement des valeurs du bien et du mal). La narratrice doit plaidoyer successivement dans deux procès : Dans le premier elle est accusée par le gouvernement nord-coréen d’avoir collaboré avec les japonais et d’être réactionnaire. Ce qui est le cas sauf qu’elle parvient à survivre en criant Vive la république populaire de Corée !et en crachant sur le cadavre de son mari. Mari tué lors de ce procès et qui était ironiquement vraiment devenu communiste par amour pour une communiste, ce que le gouvernement n’a pas vu. Second procès cette fois-ci par la Corée du sud, accusée d’avoir collaboré avec les japonais et d’avoir crié Vive la république populaire de Corée ! lors de son premier procès (contrairement à son « héros » de mari qui est resté fidèle). Elle sera fusillée lors de ce procès (alors qu’une fois encore l’ironie est qu’elle était réellement réactionnaire, et donc aussi tuée par ses « alliés »). Sauf que dès qu’elle comprend qu’ils ne la croient pas, elle-même ne sait plus où est sa vérité (vérité à prendre cette fois-ci au sens politique du terme), ni pourquoi elle doit mourir : Vous êtes occupés à pourchasser les renégats, et vous estimez de votre devoir d’exécuter sans considération pour leur vérité tous ceux qui se sont révélés malfaisants, mais je pense que dans cette époque sauvage, il n’est pas possible de voir la vérité toute crue même en plein jour ! Car elle est où la vérité ? (…) Quelle parole devrai-je laisser après ma mort ? Devrai-je dire que j’ai été acculée à la mort pour avoir été sans l’être une collaboratrice active, par la faute d’un époux hébété tombé sottement amoureux d’une hôtesse de bar, ou bien par fidélité à la république populaire et démocratique de Corée ?

L’idée qui pourrait tenir lieu de conclusion est non seulement la constatation qu’il n’existe pas une hiérarchie statique de valeurs sures et absolues qui permettent de résoudre les problèmes, mais aussi celle que l’homme tend à tomber dans le piège de la certitude bornée et aveugle. Ainsi, si cet auteur qui aborde des sujets graves tels que l’adultère, le suicide, la trahison politique ne semble à priori pas prendre position, c’est parce qu’en réalité il prend position pour la prudence. Nous faisons face à des personnages qui dans l’absolu n’ont ni raison ou tort, qui ne sont ni innocents ni coupables, ni des héros ni des traîtres, ni des idiots ni des génies, mais plutôt tout ceci à la fois. Tout nous ramène à un constat plus abstrait, plus englobant, à savoir que la culpabilité, l’erreur et la bêtise, sont l’affaire de tous, et que par conséquent, la communication, la remise en question et la prudence ne sont jamais de trop.

[toggle title_open= »Notes » title_closed= »Notes » hide= »yes » border= »yes » style= »white » excerpt_length= »0″ read_more_text= »Read More » read_less_text= »Read Less » include_excerpt_html= »no »][1] Le fils du gouverneur de Namwon, Mongnyong, s’éprend de Chunhyang, une fille de courtisane. Malgré la différence de classe sociale, ils se marient à l’insu de tous, et se jurent fidélité. Ils sont contraints de se séparer car le gouverneur est appelé à de nouvelles fonctions à la capitale, et le jeune marié doit poursuivre ses études.

Un nouveau gouverneur, autoritaire et cruel, arrive à Namwon et exige que Chunhyang se mette à son service. Fidèle à son serment, elle refuse de se soumettre, même après avoir été battue et emprisonnée. Pendant ce temps-là, Mongnyong réussit le concours de recrutement des hauts fonctionnaires. Chargé par le roi d’une mission d’inspection, il sillonne la province déguisé en mendiant pour débusquer les mauvais serviteurs de l’État. Arrivé à Namwon, il révèle son identité, chasse l’ignoble gouverneur et délivre sa fidèle épouse.[/toggle]

1 Kommentar zu “Je suis un écrivain fantôme

  1. Merci pour cet article

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