Essais

Ouverture sur le futur: la bande dessinée sur internet

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L’histoire de la bande dessinée moderne remonte à quelques 120 années en arrière, quand apparaissent les premières images dans les journaux du dimanche. Puis, la bande dessinée se fait une place dans les magazines, avant d’être publiée dans des ouvrages dédiés, des séries de comics proposant chacune une dizaine de volumes, jusqu’à occuper une place capitale dans l’art narratif du XXème siècle. Les bandes dessinées ont connu de nombreux changements, tant dans leur forme que dans leur contenu, selon le média sur lequel elles sont publiées. La prochaine révolution de la bande dessinée est en marche. Son avenir est sur le web.

Les décennies passées ont vu le monde entier prendre part au changement. Pourtant, peu de pays ont transité vers le numérique à la vitesse de la Corée. A la fin du XXème siècle, la culture pop coréenne et la technologie subissaient tous deux des changements radicaux. Alors que les albums de bande dessinée et les films d’animation, exclus pendant longtemps des formes d’art dites sérieuses, s’avèrent représenter le futur de l’industrie des biens culturels, la révolution d’internet balaie d’un trait journaux, livres et télévision.

Les webtoons, bandes dessinées que l’on lit sur internet, sont nés à ce tournant. Ils ne tardent pas à devenir les plus populaires des BD coréennes et à prendre place dans le quotidien des Coréens. On peut même dire que la lecture de webtoons sur un appareil mobile tout en prenant le bus ou le métro, pendant les intercours, ou dans un café, est devenu un sujet de conversation pour beaucoup de Coréens.

Avec la bataille des BD imprimées pour ne pas boire la tasse face au raz de marée d’internet et des jeux d’ordinateur, les webtoons se révèlent être un média de choix pour la plupart des artistes BD. Bien qu’il ne soit pas toujours facile de s’adapter à cette nouvelle plateforme, nombreux sont les dessinateurs qui travaillent exclusivement sur support numérique et en sont devenus les stars, comme Kang Full, Kang Do-ha et Jo Seok.

Aux alentours de l’année 1998, les BD en ligne commencent à apparaitre sur le web, bien avant que le nom de webtoon sonne familier à toutes les oreilles. Les artistes, la plupart du temps illustrateurs ou designers graphiques plutôt que bédéistes professionnels, postent des planches de BD sous forme de journal intime sur leurs blogs ou sites personnels. Certains de ces artistes amateurs sont très suivis par  leurs lecteurs, reçoivent  des offres de publication de livres et de produits dérivés comme des jouets ou des articles de papeterie. Les tous premiers webtoons de cette période, Snowcat de Kwon Yoon-joo, Marine Blues de Jeong Chul-yeon, Old Dog ou encore Nanda’s Acoustic Life de Jung Oo-yol, ne sont autres que les pionniers du style « journal intime » encore dominant dans le webtoon actuel.

L’une des premières séries, mettant en scène l’un des personnages les plus populaires aujourd’hui encore, est intitulée Snowcat, dessinée par Kwon Yoon-joo. Snowcat est l’avatar de l’artiste, un chat qui mène une vie solitaire loin d’un lieu de travail bondé et marqué par une hiérarchie trop rigide ; ce qui se retrouve dans le titre du premier volume de la série : Snowcat : Playing Alone. La BD est la confession d’un introverti, l’histoire d’un personnage qui préfère passer son temps tout seul et se sent très heureux célibataire. Snowcat a pour seul désir de fuir les regards méprisants de ces gens des entretiens d’embauche et de ses parents qui ne cessent de le harceler pour qu’il trouve un travail. Mais qu’y a-t-il de mal à rester chez soi en permanence, à regarder les rediffusions et s’imaginer être un personnage de X-files ? L’apathie irrésistible de Snowcat est enfermée dans un mot créé spécialement par l’auteur : le « gwichanisme », combinaison du mot coréen signifiant langueur et du suffixe –isme, qui est rapidement devenu un terme « in » chez la jeune génération. Les planches dévoilant et moquant le monde du travail, notamment la vie de bureau, plaisent beaucoup.

Il va de soi que tous les lieux de travail ne sont pas des enfers, mais  beaucoup d’employés  travaillant dur apprécient de partager leurs expériences quotidiennes. Les BD consacrées à cette thématique marchent bien car tout le monde peut s’identifier aux personnages stéréotypés qui représentent tous les rangs de la hiérarchie, et se dire : « Je connais quelqu’un comme ça au bureau ! » Le webtoon de Mollaginsaeng s’inscrit dans cette catégorie. On y trouve l’adjoint Yi Il-soon, jeune femme souriante qui parvient à résoudre les problèmes avec une force surhumaine en temps de crise ; le chef de département Cho Hyun-cheol, excellent dirigeant la plupart du temps mais sujet à des bouderies épiques lorsqu’on ne le caresse pas dans le sens du poil ; l’adjoint Song Chi-sam, personnage au caractère de feu facilement que la moindre chose irrite; l’assistant du chef de département Park Pal-man, habituellement silencieux mais cachant un côté farceur; et Kim Byeong-cheol, le plus jeune de l’entreprise qui, malgré son titre peu honorable dans la hiérarchie, ne se sent pas gêné lorsqu’il fait des erreurs. Cette équipe vit ce qu’il est convenu d’appeler une série d’aventures dans le monde de la publicité.

Que ce soit un webtoon conçu sur le mode d’un journal intime ou une œuvre satirique offrant pléthore d’exagérations et de blagues, la BD sur internet témoigne de pratiques en marge  de l’art narratif conventionnel, un lieu où l’amateur vient concurrencer l’écrivain professionnel.

Traduit par Lucie Angheben. Avec l’ aimable autorisation du KLTI.

2 Kommentare zu “Ouverture sur le futur: la bande dessinée sur internet

  1. christelle

    Très intéressant !!! Auriez-vous des exemples de blogs de ces auteurs de webtoons?
    Merci pour cet article !!!!

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