Romans

LA BAIGNOIRE

th-1La réception d’un livre de Lee Seung-u est toujours un moment attendu. Cet auteur coréen construit une œuvre dans un projet littéraire qui se vérifie livre après livre. Même si la publication de ses œuvres se fait dans un ordre non hiérarchisé, ces livres nous donnent à voir un parcours, loin des modes et des facilités souvent caractéristiques de la production littéraire contemporaine. La Baignoire n’échappe pas au sillon creusé par l’auteur. Passées quelques pages didactiques sur les choses de l’amour, on retrouve les interrogations familières de l’auteur au travers de ses thèmes favoris. Un baiser donné à une jeune femme, au bord de la mer, dans un pays exotique, est ici prétexte à une réminiscence qui dépasse de loin le seul souvenir de l’instant. Le personnage qui, quelques mois plus tard, retourne chercher ses affaires dans l’appartement de la jeune fille, se souvient alors de ces instants vécus ; face à une baignoire qui l’a toujours intrigué, il se souvient de la mer complice du baiser et réévalue ses sentiments. Nous retrouvons là quelques obsessions de l’auteur : un couple désuni mais qui ne se sépare pas (Ici comme ailleurs ou encore Le Regard de midi) une épouse qui part aider un ancien amant malade incurable (Ici comme ailleurs), une affectation professionnelle mi-promotion mi-sanction (Ici comme ailleurs), une femme idéalisée à force d’abstraction (L’Envers de la vie), dont le narrateur s’éprend de façon impromptue (La Vie rêvée des plantes) quand bien même une telle union n’irait pas sans lui causer du désagrément (Jeongnamjin in Le Vieux journal), les mythes mayas en écho aux mythes européens (Le Regard de midi), une ancienne relation que l’on appelle un jour, par curiosité, au téléphone (Le Vieux journal), le départ loin de chez soi (dans toutes ses œuvres). Et l’eau, fixe ou immobile, omniprésente, source de vie et lieu de mort, et la baignoire qui remplace ici les habituels lieux clos chers à l’auteur.

Au mouvement de la vie — le baiser devant la mer —, succède l’immobilité de la mort, l’eau stagnante de la baignoire et lui, allongé dans cette baignoire, il se souvient, et s’annule. Mais, La Baignoire n’est pas une simple redite de ses œuvres antérieures. Certes, on retrouve, renforcés, des passages charnières comme cette question lancinante : Comment aimer quand on ne souhaite pas être aimé ? Comment concéder à l’amour un pouvoir qui placerait le Sujet dans une dépendance dont il ne pourrait sortir ?

Mais la grande nouveauté dans ce roman, c’est la place du corps. Thème certes effleuré dans d’autres romans, le corps est ici un média qui unit/sépare les deux personnages. Au travers d’un frôlement de mains, d’une danse chaloupée, le corps souvent réprimé dans l’œuvre de l’auteur, par la maladie, le confinement…, est ici au centre de la relation qui s’installe entre le narrateur et la jeune fille. Mais ce corps n’est pas corps jusqu’au bout de lui-même. Il est corps sans désir. Corps non désirable. Le langage doit se substituer au corps inaccompli. Mais le langage ne peut rien. C’est un corps-censure, un corps censuré. Le corps conçu comme un lieu de communication est aussitôt combattu : « Vous [le narrateur] faites partie de ces gens qui se méfient de toute forme de communication reposant sur l’implication du corps ». Un corps jugé répugnant dans les ébats amoureux se substitue (tant bien que mal) au langage. Et si l’épouse fait les frais de cette horripilation du corps, c’est une toute autre affaire avec le corps de la jeune fille, un corps qu’il comprenait (autant que son propre corps) bien qu’il ne comprenait pas le langage (p83). Pas d’issue terrestre ; ni pour le corps ni pour le langage. Jamais ils ne s’accommoderont du même espace, du même temps. Il faudra remettre à plus tard, sans doute dans un temps qui n’est pas le temps des Hommes. Mais si la communication qui régit les rapports entre les hommes est impossible, il reste la présence de l’Autre. Et cette présence se substitue à tout, à d’autres fonctions après lesquelles courent les êtres humains : « […] la joie de se trouver auprès d’une personne qui pensait la même chose que vous et dont émanait un sentiment de solitude inépuisable » (p88). Cette rencontre de toutes parts baignée d’une eau abondante, celle de la mer, celle de la baignoire, présence amniotique, restera chaste jusqu’au bout. Ici, la femme-mère, l’eau-mère-mort recouvre avant d’emporter au loin désir d’être et impossibilité de l’accomplissement. C’est sans doute le roman le plus sombre de Lee Seung-u. Il nous le confirme de façon ambiguë, certes : […] De même, le lecteur lira comme bon lui semble. Cela dit, vous [le narrateur] ne semblez pas conscient de ce que votre récit contredit les images qu’il suscite. Si dans la tête de ceux qui écoutent votre récit se forment des images qui n’ont rien à voir, que faut-il faire ? » Éternelle question de l’auteur. L’écriture ne résout rien. Il faut juste continuer d’avancer dans le marécage (L’envers de la vie).

Tous ceux qui suivent son œuvre découvriront une facette supplémentaire de l’auteur. Quant aux nouveaux lecteurs, ils découvriront l’un des meilleurs écrivains coréens.


LA BAIGNOIRE
DE LEE SEUNG-U
Traduit du coréen par CHOI Mikyung et Jean-Noël JUTTET,
Serge Safran éditeur, 136 pages, 15,90€.

 

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