Chroniques

Cendres et rouge

Cendres et rouge, de Pyun Hye-youngPyun Hye-young fait partie de ce courant qui s’évertue à renouveler les thèmes et les formes de la littérature contemporaine. Dans le cas présent, c’est souvent aux sources du fantastique, voire du gore, qu’elle met à l’épreuve l’absurdité du monde, dans une vision apocalyptique où les êtres humains sont réduits, autant qu’ils se réduisent eux-mêmes à une quasi-abjection.

Cendres et rouge règle bien des comptes à la société (coréenne) où selon le narrateur, l’irresponsabilité politique, une épidémie qui ne semble pas pouvoir être contrôlée par les autorités (on pense au film The Host, de Bong Joon-ho), à l’irresponsabilité des patrons ou cadres d’entreprise, capables de muter leurs salariés dans un pays sans même s’enquérir de son état sanitaire, irresponsabilité des maris incapables de faire autre chose que plaquer leurs propres désirs sur les désirs de leur femme. Le tout, dans une société qui s’adapte en permanence, quel que soit le prix à payer de cette adaptation, quitte même à se rouler dans la boue. Mais chaque étape de cette lente descente aux enfers rend heureux, car le fond n’est pas encore touché. Comme celui qui chute du 7e étage et qui, chaque étage franchi, s’écrie :« Jusqu’ici tout va bien. » Dans cet univers impitoyable, où tout peut arriver à chaque instant, personne ne doit s’attendre à quelque élan de générosité ou de solidarité. Lorsque le personnage principal ira brûler, encore vivant, un SDF atteint par l’épidémie, il ignore que sur le chemin retour, il subira le même sort. Ainsi est la loi, vision anti-darwinienne d’une société dans laquelle nul ne peut s’en sortir. Il faudra avoir le cœur solidement accroché pour lire cette descente aux enfers dans une narration qui n’épargne aucun détail, tout comme la Corée contemporaine savoure, jour après jour, cette descente dans les entrailles de la consommation et de la jouissance sans limites, aussi désirables que haïssables.

Dans ce roman, dont la portée dénonciatrice occupe une grande place, Pyun Hye-young fait preuve d’une maîtrise dans l’art de la montée dramatique, tout en associant le personnage principal à une lente descente aux enfers. L’auteur sait nous embarquer dans une aventure sans issue, sans issue décelable, dont on se plaît à espérer à chaque page qu’elle aura lieu à moindres frais. Mais c’est mal connaître l’auteur qui ne s’arrête pas au milieu du gué. Le vin doit être bu jusqu’à la lie. Dans ce monde hostile, où toutes les conduites semblent justifiées par la nécessité, l’homme ne peut plus que réagir en creux, par un abandon progressif des formes de l’humanité, par une assimilation sans fard à la logique animale, celle qui ne se pose plus aucune question sur son identité. Cendres et rouge n’est pas sans rappeler Le voyage d’Anna Blum de Paul Auster, mais ici point de retour possible. L’homme est désormais privé de son pouvoir de réaction. Il ne peut plus réagir que par l’abandon, le lâcher-prise progressif (et dans ce cas alors, à quoi bon posséder) pour entrer lentement dans un monde étrange, là où rien de ce qui est inhumain n’est étranger. On lira avec plaisir Cendres et rouge, pour ce qu’il apporte de neuf à la littérature coréenne traduite en français, pour ce qu’il classe Pyun Hye-young dans un registre singulier.

Jean-Claude de Crescenzo


CENDRES ET ROUGE
PYUN HYE-YOUNG
Traduit du coréen par LIM Yeong-hee Françoise NAGEL
Philippe Picquier, 208 page, 18 €.

1 Kommentar zu “Cendres et rouge

  1. Pingback: Une île sans rivages – Keulmadang

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