Chroniques

Corée des villes, Corée des champs

Ce recueil présente les œuvres d’auteurs nés dans les années 60-70. Tous décrivent à leur manière le rapide développement économique et industriel de la Corée.

La ville brille, mais blesse. Elle représente toutes les illusions, les aspirations sociales de la jeunesse, mais aussi les rêves brisés, les amertumes. Les hommes vivent et expérimentent une existence sociale marquée par leur opposition entre eux, leur solitude, leur division, tandis qu’ils ont simultanément conscience de leur unité, de leur appartenance à un même genre, vivant ainsi un rapport constant de contradiction. Dans La Femme d’à côté de Ha Songnan, un père de famille considère l’éventualité d’échanger son épouse pour sa jeune voisine, destinant celle-là à une solitude où elle n’a d’autre interlocuteur que sa machine à laver. Une vision de l’individu comme simple externalité, comme simple porteur de fonctions économiques ou sociales qui s’inscrit dans la vocation des récits d’Eun Hee-kyung, considérée en son temps comme un auteur de la « nouvelle génération », voire un chef de file, pour sa manière originale et sans concession d’appréhender les rapports hommes-femmes dans le couple en levant le voile sur des pratiques sociales étouffant les individus et l’émergence d’une conscience de soi, mieux, du soi. De son côté, Kim Miwol, dans Une guide des grottes de Séoul, fait sortir son héroïne de sa chambre solitaire pour la faire pénétrer dans un paradis virtuel, un espace de liberté minimale où toutes les expériences sont possibles, et qui lui permet de vivre, avec une certaine indifférence, la solitude inhérente à la vie moderne. Dressant le même constat que leurs aînés, les auteurs des années 2000 appliquent des remèdes à coup sûr différents, les jeunes ont pour eux cette incroyable faculté à se réinventer une attitude, une vie. Park Min-gyu, l’auteur très en vogue de Norme coréenne, convoque l’étrange et l’humour — un débarquement extraterrestre en pleine campagne — pour décrire l’écologie comme un refuge utopique, vite rattrapé par la dure réalité du monde rural, la restructuration industrielle et l’évolution des mentalités. Un univers également exploré par Jeong Jia dans La lumière du printemps où un homme entre deux âges retourne dans son village natal s’occuper de ses vieux parents. En filigrane de cette histoire de famille, le récit pose la question du sort des personnes âgées vivant seules à la campagne ainsi que celle de l’avenir d’une société qui doit répondre aux besoins d’une population vieillissante. La nature, thème transversal dans l’œuvre de Jeong, est rarement évoquée par les jeunes auteurs, des citadins le plus souvent. Pour terminer ce tour d’horizon, notons encore les œuvres de Yun Dae-nyeong (Les Poncires) et de Kim Yeon-su (La Boulangerie-pâtisserie de New York). Dans Les Poncires, une grand-mère rompt avec la morosité de son appartement citadin pour faire un dernier voyage : les somptueux paysages de l’île de Jeju, au large de la Corée. Quant au narrateur de La Boulangerie-pâtisserie de New York, il se rappelle avec tendresse la boulangerie familiale et le quartier de son enfance. Un récit où l’écriture transcende la dimension autobiographique pour se faire l’écho, d’une manière sensible et modeste, de toute une génération.

Julien Paolucci


CORÉE DES VILLES, CORÉE DES CHAMPSY
UN DAE-NYEONG, JEONG JIA, HA SONGNAN, PARK MIN-KYU, KIM YEON-SU, KIM MI-WOL,
Traduit du coréen par KIM Jeong-yeon et Suzanne SALINAS
Decrescenzo Éditeurs, 221 pages, 15 €.

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